Lausanne, l’Université, la collection de pots de pharmacie de Burkhard Reber (Unil)

Roland Blaettler 2019

En 1922, l’Université de Lausanne fit l’acquisition de la collection réunie par le pharmacien genevois Burkhard Reber depuis la fin des années 1860, soit un ensemble remarquable d’objets et de documents liés à l’histoire de la pharmacie et de la médecine. Riche de plus de 450 spécimens, le groupe des pots de pharmacie en céramique – l’un des ensembles majeurs de ce genre en Suisse – en constitue indubitablement l’un des points forts. La collection Reber est aujourd’hui déposée dans les réserves du Musée du Château de Nyon (Musée historique et des porcelaines).

Burkhard Reber (1848-1926) naquit à Benzenschwil (AG) dans une famille de modestes paysans. Dès le plus jeune âge, son esprit éveillé et sa curiosité le portèrent à s’intéresser aux sciences naturelles, à collectionner des fossiles et à cultiver un petit jardin botanique. Malgré tous les sacrifices que cela pouvait supposer, ses parents l’inscrivirent à l’école secondaire de Muri, où il fit la connaissance de l’un des fondateurs du Club alpin suisse, le chimiste Théodore Simmler, qui allait devenir son premier mentor. Peu à peu, ses intérêts s’étendront à l’archéologie et à l’histoire. En 1886, le jeune Burkhard découvrit les vestiges d’une villa romaine près de Muri, qui seront par la suite dûment explorés par les services compétents. Malgré les conseils de ses professeurs, qui le poussaient à embrasser une carrière d’enseignant, le jeune homme, irrésistiblement attiré par les sciences, décida de devenir pharmacien.

En 1868 il commença donc un apprentissage dans une pharmacie de Weinfelden, vouant son temps libre à la pratique de la botanique. Ses déambulations attentives dans la région environnante lui permirent de découvrir les vestiges d’un habitat préhistorique dans les tourbières de Heimenlachen (TG). Cette trouvaille le mit en contact avec le célèbre préhistorien zurichois Ferdinand Keller (1800-1881), avec qui il entretiendra une correspondance jusqu’à la fin de sa vie; elle lui fournira également la matière de ses premières publications dans le domaine de l’archéologie. De 1872 à 1874, Reber séjourna à Neuchâtel où il passera ses examens propédeutiques. Après un premier semestre à l’Université de Strasbourg, il poursuivra ses études à l’Université de Zurich, où il obtint son diplôme de pharmacien en 1877.

En 1879, l’administration de l‘Hôpital cantonal de Genève nomma Burkhard Reber à la tête de la pharmacie qu’elle venait de créer au sein de l’établissement. La modeste rétribution qui lui fut accordée à son entrée en service était censée être compensée par la promesse d’une promotion qui lui serait accordée après une année d’essai, à condition que le nouveau pharmacien-chef se montre capable de réaliser de substantielles économies dans le domaine de l’achat de médicaments. On lui fit même miroiter un poste à l’Université. Malgré les économies tangibles réalisées dès sa première année d’activité, toutes ces promesses allaient rester lettre morte. Reber avait  réduit les coûts en fabricant lui-même certaines préparations et surtout en procédant à des achats centralisés; ce faisant, il abolissait l’ancien système de fourniture des médicaments par adjudications, au grand dam des intermédiaires, chefs de clinique et pharmaciens de la place, qui en tiraient des avantages certains et qui ne tarderont pas à susciter toutes sortes de résistances à l’encontre de ses initiatives novatrices. Comme ce projet de création d’une pharmacie d’État au profit de l’ensemble des hôpitaux qu’il déposa devant le Grand Conseil et qui allait croupir à jamais dans les tiroirs de la chancellerie. En 1885, usé par une fonction ardue et frustrante, Reber s’installa à son compte en ouvrant une officine sur le boulevard James-Fazy. Même s’il possédait désormais sa propre enseigne, il continua à privilégier l’aspect scientifique de son métier au détriment de sa composante commerciale: pas le moindre placard publicitaire n’était visible dans sa pharmacie. Il se lança donc dans la recherche et dans les publications touchant à son art. Parallèlement, il dirigera la revue internationale de pharmacie et de thérapeutique Le Progrès – Der Fortschritt, dont il avait été l’un des cofondateurs.

Stimulé par les recommandations issues du Quatrième Congrès international d’hygiène et de démographie qui s’était tenu à Genève en 1882, Reber prit une part prépondérante à la fondation de la Société de crémation de Genève, puis à la promotion de la crémation aux niveaux national et international. En 1889, il contracta une forme aiguë de l’influenza qui entraîna de sérieuses complications cardiaques. Reber dut se résoudre à abandonner son poste de rédacteur, quatre ans plus tard il remettait également sa pharmacie.

Les médecins lui ayant conseillé des séjours prolongés en altitude, il en profitera pour entreprendre des excursions studieuses en Valais où il fit encore quelques découvertes archéologiques. Dès son arrivée à Genève en 1879, Reber avait continué à cultiver sa curiosité première pour la préhistoire, en explorant la région genevoise, mais aussi le Valais, Vaud, la Savoie et le Jura français.

C’est probablement dans le domaine de l’histoire de la pharmacie, une discipline qui émergeait justement vers la fin du XIXe siècle, que Burkhard Reber aura laissé la trace la plus marquante et la plus durable. La bibliographie la plus complète de ses écrits dans les domaines plus divers figure dans l’ouvrage que lui consacra Peter Jaroschinsky en 1988.

Conformément à ce goût de la collection qu’il avait contracté dès l’enfance, son intérêt pour l’histoire de la pharmacie et de la médecine se traduira – dès 1868, selon ses propres dires (Reber 1905/1, 130) – par une accumulation d’objets et de documents anciens relatifs à la pharmacie,  mais également à la médecine, à la physique, à la chimie, à la botanique ou à la zoologie. Souvent moqué, ou du moins mal compris par ses pairs, son engagement passionné en tant que collectionneur restera dans les annales comme l’œuvre d’un pionnier de l’histoire de la pharmacie.

En 1893, l’année même où il se vit contraint de remettre son officine, Reber célébrait le 25e anniversaire de son diplôme en pharmacie. De nombreux collègues, en Suisse et à l’étranger, se réunirent pour lui offrir une médaille commémorative spécialement frappée pour l’occasion et un album émaillé de congratulations. Touché par ces marques de reconnaissance, le jubilaire se décida à partager ses collections avec le public. L’Exposition historique de médecine et de pharmacie fut présentée au Musée des arts décoratifs de Genève du 26 décembre 1893 au 9 mars 1894 (Reber 1905/1, 133). Dans son compte rendu de l’événement, la Gazette de Lausanne (26 décembre 1893, p. 2) précisait qu’il se tint dans les locaux de l’École d’horlogerie et qu’il était dû à l’initiative de la Société des arts et métiers. Avec quelque 420 objets, la section des pots de pharmacie en faïence et en porcelaine formait l’ensemble le plus impressionnant pour le visiteur, comme le montrent quelques photographies prises dans les salles d’exposition (Reber 1909/1, ill. après la page 4, ill. après la page 8 – Heger 1908). La présentation comportait aussi 194 flacons en verre, 37 mortiers, 140 instruments de laboratoire en différents matériaux, des pharmacies de voyage ou de ménage, 800 spécimens de drogues anciennes, plus de 500 gravures, de nombreux manuscrits et une bibliothèque riche de 800 volumes de toutes époques (Reber 1909/1, 11 et 12).

Comme en témoigne l’écho suscité dans plus de 50 journaux et revues spécialisées de l’époque, en Suisse et à l’étranger, les documents réunis par Reber constituaient un ensemble remarquable et une réalisation proprement fondatrice dans l’optique d’une histoire de la pharmacie naissante (ce n’est qu’en 1883, par exemple, que la direction du Germanisches Museum de Nuremberg avait jeté les bases d’un nouveau département voué à l’histoire de la pharmacie). Reber fut particulièrement honoré par la visite de son ancien maître, le Suisse Friedrich August Flückiger (1828-1894), professeur de pharmacie à l’Université de Strasbourg, qui fit le voyage de Genève malgré son grand âge. Flückiger livrera un compte rendu circonstancié et louangeur de l’exposition dans l’Apotheker-Zeitung de Berlin, où il s’intéresse avant tout aux ouvrages anciens, aux manuscrits et autres documents iconographiques rassemblés par le collectionneur. L’article se termine par un hommage appuyé et reconnaissant à l’engagement désintéressé de Reber pour la promotion de l’histoire de la pharmacie, l’éminent savant formant le vœu que sa collection soit un jour prise en charge par les autorités genevoises, de manière à en garantir la pérennité  (Flückiger 1894, passage cité dans Reber 1905/1, 131).

Quelques objets tirés de la collection de Reber figureront dans les vitrines de l’Exposition nationale suisse à Genève en 1896. En 1898, une sélection de quelque cent vingt pièces fut présentée à Düsseldorf dans le cadre de l’exposition «Historische Ausstellung. Naturwissenschaft und Medicin» organisée au Musée d’arts décoratifs local à l’occasion de la 70e Assemblée de la Société allemande des naturalistes et médecins (Jaroschinsky 1988, 204-208: reproduction d’un extrait du catalogue; les objets prêtés par Reber – presque essentiellement des pots en céramique – portent les numéros 844-965). Peu de temps après, les organisateurs du Premier congrès russe de médecine, qui devait se tenir à Moscou en 1901, s’approchèrent de Reber dans l’espoir d’exposer sa collection à cette occasion. Le collectionneur déclina l’invitation, mais envoya un album de photographies de grand format illustrant une partie de ses trésors; certaines de ces prises de vues seront effectivement reproduites dans les actes du congrès.

Le destin en demi-teinte de la collection

 Comme on le voit, la renommée de la collection s’affirmait désormais au-delà des frontières nationales, tandis que la position de Reber au sein de la république continuait de se renforcer. Après être entré au Conseil municipal de Genève, il sera élu député au Grand Conseil (1904-1907); en 1908, on lui confia la tâche de conservateur du Musée épigraphique cantonal et, en 1913, l’Université le nomma privat-docent en archéologie.

Par contre, les autorités genevoises ne semblent pas s’être émues du devenir de sa collection, si bien que Reber, confronté à une situation financière de plus en plus inconfortable, envisagera bientôt de la mettre en vente. Paul Röthlisberger a identifié dans les fichiers de la Bibliothèque nationale un catalogue de vente publié par le célèbre antiquaire zurichois Heinrich Messikommer en 1907, mais le document lui-même resta introuvable. Dans les archives du Musée Ariana, nous avons retrouvé une photocopie des quatre pages d’introduction dudit catalogue, qui en comptait apparemment 55, selon la fiche d’inventaire de la Bibliothèque nationale. Le fascicule intitulé «Katalog hervorragender Sammlungsstücke. Sammlung von Glasgemälden des 13. bis 15. Jahrhunderts, Öfen, Möbel, etc. Das B. Reber’sche Medizin-pharmaceutische Museum in Genf. Auktion Zunfthaus zur Meise durch H. Messikommer» débute par un avertissement précisant qu’un certain nombre d’objets ne se prêtaient pas à une vente publique, en raison de leur dimension ou parce qu’ils se trouvaient toujours au domicile du vendeur, mais que Messikommer était dûment habilité à les inclure dans les transactions. Il est fort probable que cette vente n’a jamais eu lieu. En effet, l’une des illustrations figurant sur les pages d’introduction montre un choix de sept pots en faïence italienne que nous avons tous retrouvés dans la collection actuelle (Unil MH-RE-43, Unil MH-RE-44, Unil MH-RE-154, Unil MH-RE-155, Unil MH-RE-156, Unil MH-RE-157 et Unil MH-RE-188).

Dans les années qui suivirent, Reber fit apparemment plusieurs tentatives pour placer sa collection. En 1913, le jour même de sa fondation, la Société française d’histoire de la pharmacie décidait de lancer une souscription en vue d’une éventuelle acquisition de la collection genevoise au profit du Musée historique de l’École supérieure de pharmacie de Paris (Bulletin de la Société d’histoire de la pharmacie 3, 1913, 47 – Ibidem, 173-174, 1962, p. 285). La souscription ne fut pas un franc succès et le projet sera définitivement abandonné avec l’avènement de la Première Guerre mondiale. Au printemps 1914, Reber fit paraître une lettre de lecteur dans le Journal de Genève sous le titre «Collection médico-pharmaceutique» (édition du 10 mars, p. 4): «Ces derniers temps, les journaux se sont beaucoup occupés de ma collection […] M. le Dr Louis Reutter, privat-docent à notre Université, a attiré très aimablement sur elle l’attention publique. Ses efforts tendent à conserver cette collection commencée en 1868 à nos institutions universitaires et à nos musées. Des tentatives analogues ont été faites en 1893, époque à laquelle j’ai organisé au Musée des arts décoratifs une exposition publique qui a duré plusieurs mois […]» – Suivent des extraits d’appréciations louangeuses émanant de personnalités genevoises et du professeur Flückiger – «Ce vœu ne s’est pas réalisé jusqu’à présent. Moi aussi j’aurais préféré que cette collection restât à Genève. Mais puisque aujourd’hui on fait des démarches pour la conserver en Suisse, je m’y range avec satisfaction. Pourvu qu’elle reste en Suisse, était constamment ma pensée». Nous ignorons encore tout des démarches auxquelles Reber fait allusion. D’après un article publié par Anne-Françoise Hebeisen à l’occasion de l’inauguration de la salle Reber au Château de Nyon en mai 1987, le collectionneur aurait espéré un temps vendre sa collection au Musée national suisse pour une somme de 100 000 francs, un montant apparemment trop élevé pour l’institution zurichoise (Gazette de Lausanne du 8 mai 1987, p. 19). La journaliste ne précise pas à quelle époque ces discussions avaient pris place.

Le sort de la collection ne sera fixé qu’en 1922, quand l’Université de Lausanne décida d’en faire l’acquisition, avec le soutien de la Société vaudoise de pharmacie et grâce aux efforts déployés par le Dr Ernest Wilczek, directeur de l’École de pharmacie (Gazette de Lausanne du 15 octobre 1922, p. 4). L’acquisition s’inscrivait dans le cadre des célébrations du double cinquantenaire de l’École de pharmacie et de la Société vaudoise prévues l’année suivante. Et le 16 juillet 1923, les festivités débutèrent effectivement par une visite de la collection Reber, désormais propriété de l’Université et installée dans les locaux du Laboratoire de botanique, au Palais de Rumine (Feuille d’avis de Lausanne du 17 juillet 1923, pp. 14 et 15 – La Revue du même jour, p. 1). La contrepartie obtenue par le collectionneur consistait en un versement unique de 15 000 francs et une rente viagère annuelle de 5 500 francs, supposée lui assurer une vieillesse libérée de tout souci matériel (Jaroschinsky 1988, 50). Burkhard Reber ne profitera pas longtemps de ce nouveau confort financier puisqu’il mourut le 9 juin 1926.

Ainsi disparut une figure haute en couleur, un esprit curieux et touche-à-tout, un homme de progrès intègre et soucieux du bien commun et un scientifique plus ou moins rigoureux (surtout dans ses travaux relatifs à l’archéologie)… comme le soulignait l’auteur de la nécrologie parue dans le Journal de Genève du 11 juin 1926 (p. 6): «Sur beaucoup de ses travaux, les savants ont sans doute quelques réserves à faire. Peut-être Reber manquait-il un peu de méthode et de sens critique. Il n’en a pas moins bien mérité des disciples de Clio et laissera le souvenir d’un excellent homme, d’un travailleur infatigable, à l’esprit encyclopédique, curieux de toutes choses: d’un savant, original et primesautier dans ses propos, serviable et dévoué à la chose publique».

Assez rapidement, la collection posera des problèmes de place au sein du Palais de Rumine. En 1932, l’Association du Vieux-Lausanne était invitée à réfléchir au redéploiement de son musée dans le contexte d’un projet d’agrandissement et de modernisation de l’institution sur le site des prisons de l’Ancien-Évêché. Les desiderata exprimés par l’association comprenaient une salle de quelque cent mètres carrés consacrée à l’art médical et pharmaceutique à Lausanne, où l’on projetait notamment d’installer la collection Reber, propriété de l’Université (Gazette de Lausanne du 25 mai 1932, p. 4). Cette idée ne sera jamais concrétisée et la collection demeura exposée au Palais de Rumine jusqu’en 1937, avant d’être entreposée dans des dépôts et de sombrer dans l’oubli pour un quart de siècle.

Vers le tournant de l’année 1962, l’École de pharmacie s’approcha d’Edgar Pelichet, le conservateur du Musée archéologique et historique de Nyon, dans l’espoir de trouver un port d’attache et un lieu d’exposition pour la collection dans son institution, perçue désormais comme le musée vaudois dédié à la céramique. Dans une lettre à la Municipalité de Nyon datée du 12 janvier 1962, Pelichet explique que la démarche de l’Université était motivée notamment par des «protestations de personnes qui connaissent cette collection», que cette dernière «passe pour être unique en Europe» et qu’elle confèrerait un attrait supplémentaire au musée, sans frais pour la Ville; il proposait donc à l’exécutif municipal d’accepter un dépôt pour une durée indéterminée (Archives communales de la Ville de Nyon, inv. R.693). La collection fut déplacée à Nyon dans les mois qui suivirent et Pelichet, secondé par un comité présidé par le docteur Joris, dentiste à Nyon et féru d’histoire de la médecine, s’empressa de la mettre en valeur dans le cadre de l’exposition «Alchimistes, apothicaires et médecins d’autrefois», présentée au château de Nyon du 16 juin au 16 septembre 1962 (Journal de Genève du 31 juillet 1962, p. 9; Tribune de Lausanne du 18 juin 1962, p. 9). Outre quelques prêts consentis par des particuliers, la présentation comportait avant tout des objets issus des fonds du Musée d’histoire de la médecine de Zurich et de la collection Reber, dont un choix de 169 pots en céramique. L’exposition donna lieu à un catalogue qui se réduit à une liste d’objets pour le moins succincte; en ce qui concerne la céramique, les descriptions, attributions et datations y sont souvent hautement fantaisistes (Nyon 1962) !

Selon Lydia Mez, qui fut conservatrice du Pharmazie-Historisches Museum de Bâle de 1970 à 1980, Pelichet aurait caressé le rêve de fonder un musée romand de la pharmacie à partir de la collection Reber, vers le milieu des années 1970. Il se serait approché d’un groupe pharmaceutique suisse pour assurer le financement du projet, mais ce dernier finira par s’enliser (Mez 1985, 92). En 1979, la tenue en Suisse – à Bâle et à Lausanne – du Congrès international d’histoire de la pharmacie offrira à Pelichet une nouvelle occasion de ressusciter la collection en lui consacrant une seconde exposition temporaire répartie dans quatre salles du château et que les congressistes visitèrent le 19 juin (Compte rendu du congrès par Pierre Julien, in: Revue d’histoire de la pharmacie, XXVI, 242, 1979, 191-196, avec deux planches de photographies figurant différentes vitrines de l’exposition). La présentation fut évidemment ouverte au grand public, de mai jusqu’à fin août (24 Heures du 25 mai 1979, p. 21).

Après l’exposition, la collection reprit le chemin des réserves, mais pas celui de l’oubli. Les autorités nyonnaises, conscientes désormais de son importance patrimoniale, décidèrent en effet de la faire étudier et d’en dresser l’inventaire. Cette tâche fut confiée dès 1981 à l’une des meilleures spécialistes du pays, Lydia Mez, qui venait de quitter son poste au musée de Bâle. L’idée d’un «musée permanent d’histoire de la pharmacie» installé dans les murs du château refit surface (Nouvelle Revue de Lausanne du 19 décembre 1986, p. 9). Ce projet à l’intitulé ambitieux déboucha finalement sur l’aménagement d’une salle dédiée au fonds Reber, où seront montrés avant tout les plus beaux spécimens de pots de pharmacie en céramique, dans un mobilier spécialement restauré à cet effet. La salle Reber fut inaugurée en mai 1987 (24 Heures des 8 et 9 mai 1987, p. 24 – Jaroschinsky 1988 publie trois vues de la nouvelle installation: fig. 19-21), elle sera démantelée en 1999, quand le château fut fermé au public pour laisser place aux travaux de rénovation de l’édifice qui allaient durer jusqu’en 2006. La nouvelle muséographie adoptée pour le château ne permettant pas de l’intégrer, la collection Reber se retrouve depuis lors dans les réserves et les objets qui la composent ne sont montrés que de manière occasionnelle et très partielle. En 2013, par exemple, le conservateur du Château, Vincent Lieber, mit à l’honneur ce qui constitue l’un des points forts du fonds Reber: les faïences siciliennes. Sous le titre «Un été sicilien. Majoliques anciennes et art contemporain», il mit en scène un univers visuel où se mêlaient les pots de pharmacie des XVIIe et XVIIIe siècles, des carreaux de revêtement en faïence sicilienne et napolitaine des XVIe-XIXe siècles provenant d’une collection privée et des impressions de la Sicile actuelle restituées à travers les créations de six artistes plasticiens contemporains (Lieber et Ryf 2013).

La céramique dans la collection Reber

Burkhard Reber ne nous a laissé aucun catalogue de sa collection, mais il en publia des morceaux choisis dans une série d’articles illustrés parus en 1905/1906 dans le  Journal des collectionneurs édité à Genève, notamment dans le domaine de la céramique (Reber 1905/2 et /3; Reber 1906/1 à /3). En 1909, il réunit ces articles, augmentés de quelques textes inédits, dans un fascicule intitulé «Considérations sur ma collection d’antiquités au point de vue de l’histoire de la médecine, la pharmacie et les sciences naturelles» (Reber 1909/1), tandis que Die Pharmazeutische Post de Vienne publiait une version allemande et condensée des mêmes articles (Reber 1909/2, 1910/1) ainsi qu’une contribution inédite consacrée aux pots de pharmacie austro-hongrois et espagnols (Reber 1910/2). En 1920, une autre revue genevoise, Pages d’art, publia encore deux articles généreusement illustrés, consacrés principalement aux majoliques italiennes de Reber (Reber 1920/1 et /2).

D’une manière générale et par rapport à nos connaissances actuelles, les attributions et les datations avancées par le collectionneur à propos de ses céramiques sont souvent erronées. Reber n’est assurément pas à blâmer: ses commentaires reflètent simplement l’état de la question à son époque, un état de la question dont il est le premier à regretter le caractère lacunaire: «En effet, il n’existe pas dans l’histoire de l’art une partie plus difficile que celle de la poterie, en général, et pour bien des pays en particulier, et surtout pour le moyen âge et l’antiquité. Même pour la période relativement moderne, il manque souvent des études exactes ou même de simples indications» (Reber 1905/2, 165). En confrontant ses publications de 1905/06, 1909 et 1920, on voit d’ailleurs que son appréciation d’un même objet pouvait être modifiée, que le collectionneur se tenait informé de l’évolution des connaissances, et ce dans des domaines parfois très pointus.

Les commentaires livrés par Reber sont en général extrêmement succincts. Nous ignorons pratiquement tout de la provenance des pièces et de la manière dont il en fit l’acquisition. Les rares exceptions concernent des objets issus d’anciennes pharmacies en Suisse et des objets portant une marque de collectionneur, en l’occurrence celle d’un amateur bien connu de Budapest, Imre Pekár (voir plus loin).

Dans la première catégorie, on trouve les pots en faïence de Winterthur de la fin du XVIIe siècle, qui comptent parmi les spécimens les plus précieux de la collection. Les trois chevrettes probablement issues de l’atelier de David Pfau II (Unil MH-RE-354, Unil MH-RE-355, Unil MH-RE-356) proviennent d’une ancienne pharmacie de Payerne. Reber était relativement bien informé dans ce cas particulier, puisqu’il précise qu’une partie du mobilier de cette officine aurait été dispersée vers 1850 sur le marché local, par une marchande de «vieilleries» et à des prix dérisoires. Un antiquaire genevois en aurait racheté une partie pour les vendre, notamment à Reber, à l’Ariana et au musée de Genève (Reber 1906/2, 235). Quant aux deux pots couverts pour lesquels on ne connaît pas d’équivalents à ce jour, ni dans les collections publiques ni dans la littérature (Unil MH-RE-351 et Unil MH-RE-352), ils proviendraient d’une ancienne pharmacie de Moudon.

À côté de ces spécimens aisément identifiables, la collection comporte plusieurs exemples issus d’anciennes pharmacies du pays et pour lesquels Reber suggérait une provenance suisse, des exemples qui restent néanmoins très problématiques, car rien ne permet de les relier à l’une ou l’autre production connue à ce jour. Le premier type concerne deux pots canons (Unil MH-RE-337; Unil MH-RE -338) et deux chevrettes (Unil MH-RE-339; Unil MH-RE 340) relevant d’une production de qualité supérieure, avec leur décor floral en polychromie de petit feu typique de la fin du XVIIIe siècle. Cette série est à rapprocher de deux vases de pharmacie conservés au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel pour lesquels nous avions suggéré, avec Rudolf Schnyder, une attribution à la manufacture d’Andreas Dolder à Beromünster (ou à Lucerne, dès 1780 – Ceramica CH, t. I, pl. 92, No 5 et 6 – MAHN AA 3337; MAHN AA 3338). Pour les deux pots en question comme pour la présente série, Jacques Bastian tend à exclure toute attribution à l’Est de la France et penche pour une fabrication suisse. De son côté, Peter Ducret, le meilleur connaisseur actuel de la faïence suisse, reste très sceptique par rapport à une telle hypothèse. Quant à Reber lui-même, il précise que les objets provenaient de Sion (sans spécifier s’il fait allusion à une ancienne officine sédunoise ou s’il les avait simplement acquis chez un marchand de la place – Reber 1906/2, 236); après avoir envisagé une production locale, il proposera d’attribuer le groupe à une manufacture de Milan (Reber 1909/2), avant de mentionner Beromünster (Reber 1920/2).

La collection recèle trois autres types de faïences, que Reber attribue vaguement à la «Suisse centrale» et qui sont encore plus énigmatiques dans l’état actuel de nos connaissances: un groupe de cinq albarelles peintes en polychromie de grand feu et provenant d’une ancienne pharmacie de Zofingue (Unil MH-RE-343; Unil MH-RE -347); deux pots canons de facture relativement similaire mais pas identique et  provenant d’une ancienne pharmacie d’Aarau, également avec un décor de grand feu (Unil MH-RE-265; Unil MH-RE-350) et enfin un vase peint en polychromie de petit feu trouvé dans le canton d’Argovie (Unil MH-RE-346). Dans tous ces cas également, les spécialistes ne perçoivent aucun rapport avec les productions françaises ou allemandes.

Toujours dans le registre de la faïence suisse, l’étude du fonds Reber a permis d’identifier – grâce au regard averti de Peter Ducret – un type d’objet parfaitement inédit à ce jour et relevant de la production de la manufacture de Zurich-Schooren dans les années 1770-80 (Unil MH-RE-24; Unil MH-RE-25).

Comme nous l’avons annoncé plus haut, dix-sept faïences portent sous leur base une inscription à l’encre noire où apparaît généralement le nom d’Imre Pekár, le terme «Patika» («pharmacie» en hongrois) accompagné d’un toponyme et plus rarement d’une date d’acquisition (comprise entre 1904 et 1908). Pour un exemple d’inscription de la main de Pekár, voir Unil MH-RE-434.

Imre Pekár (1838-1923) était un ingénieur hongrois qui acquit une réputation internationale par sa contribution au perfectionnement de la minoterie industrielle. Sa collection de pots de pharmacie, qu’il développa à peu près à la même époque que Reber, avait acquis une belle renommée parmi les amateurs hongrois; elle fut apparemment dispersée à l’occasion d’une vente publique organisée au Musée Ernst de Budapest en 1922, peu avant son décès, comme le précise le catalogue de la vente de la collection du Dr Urai László en 2012, dont un certain nombre d’objets provenaient de Pekár (Catalogue de vente Nagyházi, Budapest, vente 192, 23 mai 2012, 48 – consulté sur fr.calameo.com/read/002416380d75f7f48a066).

Les objets issus de la collection de Pekár sont entrés en possession de Reber entre 1908 et 1909, bien avant la dispersion de 1922, il est donc fort possible que les deux collectionneurs aient entretenu des contacts personnels, par exemple pour échanger des pièces. En 1909, en effet, Reber annonçait dans la revue viennoise Die Pharmazeutische Post la parution prochaine d’un article consacré à une quarantaine de pots «acquis récemment» (Reber 1909/2, 25). Ladite contribution paraîtra dès l’année suivante, sous le titre «Standgefässe alter Apotheken aus Österreich-Ungarn und Spanien» (Reber 1910/2). La plupart des objets portant une inscription de la main de Pekár y sont décrits, voire reproduits. Le groupe issu de la collection hongroise comporte surtout des faïences fabriquées en Hongrie, en Slovaquie ou en Bohême, ainsi que deux porcelaines de Vienne et quelques faïences italiennes trouvées en Istrie ou à Trieste.

Sur les quelque 460 objets céramiques inventoriés dans la collection de Burkhard Reber, nous avons relevé douze porcelaines et une cinquantaine de faïences fines, le reste étant des faïences. Un peu plus de la moitié de ces faïences sont originaires d’Italie, les productions françaises étant représentées par une soixantaine de pièces et le reste se répartissant entre la Suisse, l’Allemagne, l’Espagne, Delft ou la Hongrie. Pour une bonne quarantaine d’objets, il n’a pas été possible de déterminer une origine géographique, fût-elle approximative, en raison de la nature par trop basique de leurs formes et de leurs décors rudimentaires, simplement peints en bleu.

On peut d’emblée relever que la collection Reber est extrêmement inégale, qu’elle ne reflète pas systématiquement le choix exigeant d’un esthète ou d’un amateur éclairé de céramique ancienne. À côté de quelques spécimens remarquables et d’un groupe appréciable de pièces de bonne qualité, de nombreux objets relèvent de productions courantes, parfois répétitives et souvent «impersonnelles»; ici, le point de vue de l’historien de la pharmacie – pour qui une ancienne inscription pharmacologique peut être aussi importante que les qualités intrinsèques d’une poterie – l’emporte clairement sur le regard de l’amateur de beaux objets. Il convient aussi de se rappeler les moyens financiers limités de Reber, à une époque où certaines productions de haut niveau, notamment dans le registre de la majolique italienne, pouvaient déjà atteindre des prix considérables.

Certaines acquisitions, comme le groupe des pièces provenant de Pekár, sont probablement motivées par l’ambition de constituer un échantillonnage géographique aussi complet que possible; alors que d’autres semblent dictées simplement par une opportunité, comme ce lot de quelque cent vases acquis au Tessin en 1889 (Reber 1906/2, 236 et 237), dont il ne reste plus que 22 exemplaires dans la collection actuelle (Unil MH-RE-122; Unil MH-RE-125; Unil MH-RE-135; Unil MH-RE-136; Unil MH-RE-144; Unil MH-RE-145) et dont une bonne partie sont des copies modernes d’après des modèles du XVIIIe siècle.

À propos de copies, le contingent italien de Reber comporte une proportion non négligeable de pièces modernes conçues dans un style ancien: une soixantaine de pièces sur un total de 220. Certaines constituent des falsifications évidentes, notamment celles qui portent une date frauduleuse (par exemple Unil MH-RE-61; Unil MH-RE-152; Unil MH-RE-147; Unil MH-RE-88; Unil MH-RE-93). Dans la plupart des autres cas, le statut des objets n’est cependant pas aussi clair: ils n’ont pas forcément été conçus pour tromper l’acheteur; ces imitations ont très bien pu servir à réassortir une garniture ancienne, à moins que l’un ou l’autre pharmacien du XIXe siècle ait simplement succombé au goût historiciste dans le choix de son décor professionnel.

Une vingtaine de faïences – essentiellement italiennes – peuvent être datées du XVIe siècle. Le XVIIe est représenté par une cinquantaine de spécimens, tandis que le XVIIIe fournit le plus gros contingent avec plus de 200 exemples.

Parmi les majoliques du XVIe siècle, on relèvera en particulier cette albarelle de Faenza à décor de portrait en médaillon et de trophées, l’un des rares spécimens de ce type relativement récurrent à porter une date (1555), ce qui en a fait une pièce de référence pour les spécialistes italiens (Unil MH-RE-160A). Toujours de Faenza, deux albarelles datant à peu près de la même époque et qui constituent de beaux exemples d’un autre type classique, orné de médaillons à sujets religieux et d’un motif «a quartieri», en l’occurrence une crucifixion et le martyre de saint Laurent (Unil MH-RE-171; Unil MH-RE-172). Bien qu’elle ne constitue pas à proprement parler un récipient destiné à une usage pharmaceutique, signalons cette intéressante verseuse relevant de la production des «bianchi» de Faenza (Unil MH-RE-244), malheureusement incomplète dans sa partie supérieure, mais ornée d’un décor «a compendiario» de qualité supérieure rappelant la manière du fameux «Maître du service au chiffre V», d’après notre experte Raffaella Ausenda.

Trois autres albarelles relèvent de l’abondante production de pots de pharmacie attribuée à l’atelier vénitien de Mastro Domenico, dans la seconde moitié du XVIe siècle, avec son décor classique de médaillons figurant des saints et se détachant sur un fond bleu rehaussé de motifs végétaux polychromes (Unil MH-RE-124; Unil MH-RE-176; Unil MH-RE-177). Également de la fin du siècle, cette chevrette de Castelli qui relève d’une série connue et bien documentée dans la littérature, si ce n’est que l’on n’a pas encore localisé l’officine qui fut à l’origine de cette commande (Unil MH-RE-26). De la même période, cette albarelle appartenant à la typologie des décors peints sur un fond d’émail bleu clair («a berettino»), rehaussé ici d’une tête de lion jaune et ocre qui fait probablement référence à une enseigne de pharmacie (Unil MH-RE-63). Ce style d’ornementation, caractérisé par des rinceaux feuillus bicolores (bleu clair et bleu foncé), était très répandu, de la Vénétie jusqu’au Latium, à tel point qu’une attribution précise n’est pas toujours possible; en l’occurrence Raffaella Ausenda hésite entre Rome et Pesaro. Dans un style similaire, on trouve aussi deux chevrettes et une albarelle armoriées, probablement romaines et provenant de la même pharmacie (Unil MH-RE-58; Unil MH-RE-59; Unil MH-RE-60).

Le style «a berettino» courant à motifs de rinceaux feuillus bicolores se maintiendra au XVIIe siècle. La collection contient une quinzaine de ces exemples plus tardifs, tous issus d’ateliers de la région romaine ou d’Italie centrale (par exemple Unil MH-RE-62; Unil MH-RE-67; Unil MH-RE-66; Unil MH-RE-72).

L’un des groupes d’objets les plus intéressants concerne les faïences siciliennes des XVIIe et XVIIIe siècles, avec leurs décors polychromes dérivés de styles picturaux développés au XVIe dans les centres les plus réputés de la péninsule, comme les médaillons figuratifs sur fonds de trophées (inspirés de Faenza – comme sur Unil MH-RE-160A – ou de Casteldurante) ou les médaillons sur fonds bleus ornés de motifs végétaux polychromes en réserve (inspirés de Venise – Unil MH-RE-124, par exemple). Le premier type de décors fut adopté notamment dans les ateliers de Palerme, avant d’être repris sous une forme plus libre par les faïenciers de Sciacca ou de Burgio. La veine palermitaine est représentée dans la collection par cinq faïences, dont un spécimen de premier ordre issu de l’atelier de Cono Lazzaro et peint très probablement par Andrea Pantaleo, un vase daté de 1607 et portant la marque de l’atelier, ce qui en fait l’un des objets les plus cités dans la littérature spécialisée (Unil MH-RE-188); trois albarelles dues à l’atelier concurrent de Filippo Passalacqua présentent des versions un peu moins soignées de la même typologie décorative (Unil MH-RE-179; Unil MH-RE-183; Unil MH-RE-186). La collection Reber comprend aussi des exemples des interprétations très spontanées des mêmes médaillons sur fond de trophées, telles qu’elles étaient proposées par les artisans de Sciacca et de Burgio (Unil MH-RE-178; Unil MH-RE-181; Unil MH-RE-182; Unil MH-RE-184).

Quant aux décors floraux sur fond bleu dérivés de Venise, avec ou sans médaillons, ils furent interprétés en Sicile, à Caltagirone (Unil MH-RE-175; Unil MH-RE-165; Unil MH-RE-211), mais également à Gerace, en Calabre (Unil MH-RE-164; Unil MH-212; Unil MH-RE-166; Unil MH-RE-210).

Comptant parmi les productions les plus répandues du tournant du XVIIIe siècle, les faïences à décors bleus de Ligurie, notamment de Savone, sont évidemment présentes dans la collection. On relèvera en particulier deux albarelles et trois chevrettes ornées, entre autres motifs, d’une représentation de la Sainte Trinité – probablement un emblème de pharmacie – de la manufacture Chiodo de Savone (Unil MH-RE-47; Unil MH-RE-50), ainsi qu’un exemple de première qualité d’un décor de type «orientalizzante naturalistico» datant de la première moitié du XVIIe siècle (Unil MH-RE-77).

Au nombre des productions «courantes», on notera quelque 25 exemples orné d’un décor bleu très simple suggérant des frises d’oves (motif «a ovuli»), un type de récipients extrêmement répandu dans les officines du nord de l’Italie entre la fin du XVIIe et la fin du XVIIIe siècle (par exemple Unil MH-RE-94; Unil MH-RE-115; Unil MH-RE-111).

Dans le registre des décors en polychromie de petit feu, on retiendra deux chevrettes et trois pots couverts relevant d’une commande fameuse réalisée par la manufacture Finck de Bologne pour la pharmacie des héritiers Beretti Marzi, attestée dans le borghetto de San Francesco à Bologne entre 1765 et 1792 (Unil MH-RE-422; Unil MH-RE-417; Unil MH-RE-420).

Au chapitre de la faïence française, on relèvera d’abord un grand vase de Nevers datant du 1er quart du XVIIIe siècle, dont Reber nous apprend qu’il provenait d’une pharmacie de Carouge (Unil MH-RE-1). Les autres pots attribuables à ce grand centre faïencier relèvent tous d’une production très basique dont le décor se résume généralement à un cartouche formé de deux branches feuillues bleues entrecroisées, le cartouche servant parfois d’encadrement à une inscription pharmaceutique (par exemple Unil MH-RE-376; Unil MH-RE-279; Unil MH-RE-321; Unil-MH-RE-281; Unil MH-RE-285; Unil MH-RE-233). La collection comporte une trentaine d’exemples de ce type, pour lesquels l’attribution à Nevers ne peut d’ailleurs être qu’hypothétique, tant il est vrai que cette typologie connut une diffusion considérable dans tout le centre de la France et jusqu’en Franche-Comté.

L’objet le plus intéressant parmi le groupe français est un pot issu de l’atelier parisien de Louis-François Ollivier, vers 1800 (Unil MH-RE-427). Dans le cartouche ornementé qui devrait normalement encadrer une inscription pharmacologique, le faïencier a fait peindre son nom avec l’indication «à Paris»; cette particularité signale le statut singulier de cet objet. Ollivier était un céramiste fort inventif qui déposa plusieurs brevets dès 1791. Il est fort possible que notre pot, avec son double fond inhabituel, soit un prototype ou un objet de démonstration utilisé pour la promotion de ce modèle novateur.

Dans le petit ensemble de faïences du XVIIIe siècle attribuables à l’Allemagne, on remarquera surtout trois vases issus d’une commande connue, réalisée à la manufacture de Hanau pour la pharmacie «À la Tête d’Or», à Francfort (Unil MH-RE-430; Unil MH-RE-431; Unil MH-RE-432). Quant aux dix autres exemples que nous avons classés dans le groupe germanique, ils relèvent, encore une fois, de typologies tellement basiques (avec des décors très succincts peints en bleu) qu’il est généralement impossible de les attribuer à une manufacture précise.

Parmi les 52 faïences fines de la collection, 42 sont d’origine suisse, issues essentiellement des différentes manufactures de Nyon et de Carouge. Ce petit corpus, qui comporte pas moins de huit formes qui n’avaient jamais été publiées jusqu’ici, constitue un ensemble de référence de première importance pour l’étude des productions de faïence fine de la région lémanique, un chapitre qui recèle encore bien des zones d’ombre …

Pour la seule manufacture Dortu & Cie à Nyon, on signalera ce vase couvert en forme d’urne sur un piédouche muni d’une plinthe carrée, clairement identifié par sa marque (Unil MH-RE-407); on remarque au passage les deux prises en relief en forme d’anneaux suspendus, un motif récurrent à la manufacture, notamment dans sa production de porcelaine. Le même piédouche et l’anneau suspendu se retrouvent sur une chevrette, elle aussi pourvue d’une marque (Uni MH-RE-465); relevons ici le goulot avec son attache moulurée figurant un motif de feuille découpée. Cette dernière caractéristique – dans une version certes différente – ainsi que l’anneau suspendu et le piédouche sur plinthe carrée sont présents sur une autre chevrette, non marquée mais rehaussée d’un décor peint (Unil MH-RE-300), que nous attribuons à la même manufacture. Une troisième chevrette, munie cette fois d’un double goulot et dépourvue de marque, présente un motif en relief similaire sur l’attache des goulots (Unil MH-RE-522). Ce récipient appartient manifestement à une autre famille formelle que les exemples précédents, nous l’attribuons cependant à la même manufacture, sur la base d’une comparaison avec une chevrette en «terre étrusque» – munie d’une anse et d’un seul goulot – conservée au Musée national suisse de Zurich (inv. LM-24253). Les deux récipients présentent la même panse en forme d’urne, avec le même bandeau en relief sous l’épaule et le même type de goulot. Qualifié jusqu’ici de «cafetière», l’exemple du Musée national, à nos yeux, est bel et bien un pot de pharmacie. Nous savions grâce aux livres de comptes de la manufacture que Dortu & Cie fabriquait cette catégorie de récipients en «terre étrusque», mais nous ignorions jusqu’ici à quoi ils pouvaient bien ressembler …

La collection comporte neuf exemplaires de pots canons à panse ovoïde, un modèle attesté notamment dans les fonds du Musée Ariana et du Château de Nyon. Trois exemples présentent des étiquettes imprimées avec la raison sociale de la pharmacie Monnier à Nyon (Unil MH-RE-438), d’autres spécimens sont sans étiquettes mais comportent encore leur couvercle d’origine (Unil MH-RE-1077). Aucun exemple n’est marqué, nous proposons néanmoins d’attribuer ce modèle à la manufacture Robillard & Cie, en raison notamment des dates d’activité de la pharmacie Monnier. Deux autres formes, inédites à ce jour, portent par contre la marque de Robillard: un pot canon en forme d’urne (Unil MH-RE-1064) et une chevrette en forme d’urne avec parapet incurvé (Unil MH-RE-438A).

Nous postulons également une origine nyonnaise pour le pot couvert cylindrique Unil MH-RE-259, une forme de base qui fut surtout déclinée dans les manufactures de Carouge. Le Pharmazie-Historisches Museum de Bâle conserve un pot de même type avec l’inscription «Pom. de Lausanne» (pommade épispatique de Buchner, dite aussi pommade de Lausanne), un médicament qui semble apparaître dans les traités pharmacologiques dès le début des années 1830. Au vu de la qualité du pigment bleu, nous serions enclin à attribuer ce récipient à Robillard, voire à la période Delafléchère.

Au chapitre des faïences fines de Carouge, la collection Reber comporte deux exemplaires d’un modèle connu de pot cylindrique (Unil MH-RE-388) dont le Musée Ariana conserve six spécimens, attribués traditionnellement à Carouge. Aucun objet de cette série ne porte une marque. Les nuances de la polychromie – en particulier le vert tendre – nous inciterait à l’attribuer à la manufacture de Dortu. Les mêmes caractéristiques chromatiques et la qualité de l’écriture nous poussent à faire de même pour une forme inédite de pot canon (Unil MH-RE-216).

La production de la manufacture Baylon est représentée par un exemple classique de pot cylindrique couvert, comme l’Ariana en possède plusieurs exemplaires (Unil MH-RE-384). La collection compte également une vingtaine de pots cylindriques de qualité courante, sans décor et qui ont malheureusement tous perdu leur couvercle. L’un d’entre eux porte une marque «Baylon» gravée en écriture cursive, un phénomène parfaitement isolé à notre connaissance (Unil MH-RE-1082). Quatre autres pots présentent la même forme, mais dans un matériau différent, plus blanc et plus dur que la faïence fine classique: la faïence fine kaolinique, dite aussi «porcelaine opaque», une innovation introduite à Carouge par Antoine Baylon vers 1853. Ces quatre récipients présentent tous une marque imprimée en bleu sous couverte avec la mention «Porcelaine opaque» accompagnée des lettres «B» ou «AB» (Unil MH-RE-1042; Unil MH-RE-1044). Le petit corpus carougeois réuni par Reber nous permet ainsi d’identifier pour la première fois deux marques propres à la production d’Antoine Baylon, qui se retrouva seul à la tête de l’entreprise familiale entre 1843 et 1866.

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