Besançon, Manufacture de Casamène (Doubs, F)

Voir Nyon VD, Les manufactures des faïence fine (2)

Roland Blaettler, 2019

En parcourant, dans les archives du MHPN, le carnet d’atelier de l’ingénieur lausannois Frédéric Gonin, qui se distinguera plus tard à la tête de la manufacture de Nyon (voir plus bas), nous sommes tombé, à propos d’un essai de cuisson de terre à cuire jaune, sur ces quelques mots énigmatiques: «À Casamène on brûlait …» Casamène est le nom d’un quartier industriel des faubourgs de Besançon (Doubs), qui abrita entre autres un établissement voué à la fabrication de faïences fines. Le passage en question suggère donc que Gonin aurait travaillé dans cette manufacture. Le petit chapitre consacré à cette fabrique dans l’ouvrage de Louis et Suzanne de Buyer sur les Faïences et faïenceries de Franche-Comté, non seulement confirme cette information, mais établit entre les entrepreneurs nyonnais et la faïencerie bisontine des liens essentiels que personne n’avait relevés à ce jour, du côté suisse. On y apprend en effet que la manufacture de Casamène (la première du genre installée sur ce site) fut fondée en 1841 par deux entrepreneurs venus de Nyon: «M. de Bons, ancien préfet du canton de Vaud, et M. de Flachère [sic]» (De Buyer et De Buyer 1983, 103 – les auteurs se réfèrent en outre à un acte officiel paraphé à Besançon le 2 juillet 1841).

De Bons a probablement participé à l’élaboration du projet, mais il n’a pas pu voir sa concrétisation, puisqu’il mourut le 11 novembre 1840. Ainsi donc, certains membres dirigeants de la fabrique nyonnaise auraient créé une seconde manufacture, sur sol français, quelques années après avoir repris les rênes de l’entreprise nyonnaise (pour quelques exemples de la production bisontine, voir MHPN MH-FA-3876-1; MHPN MH-FA-3876-2; MHPN MH-FA-3876-3; MHL AA.MI.991, MPE No 22). Frédéric Gonin, quant à lui, est cité en qualité de «conseiller technique» (De Buyer et De Buyer 1983, 104). L’entreprise semble avoir été florissante: elle aurait employé 120 ouvriers en 1844. Ses faïences fines arborent des décors imprimés de couleur bistre, voire des décors bicolores combinant un motif bistre sur le fond des assiettes et des motifs bleus ou rouges sur le marli. Parmi les exemples illustrés dans l’ouvrage des de Buyer une assiette (De Buyer et De Buyer 1983, fig. 114) présente sur le fond une vue de Thoune en tous points identique à celle qui apparaît à peu près à la même époque sur des produits nyonnais (MHPN MH-FA-535; MHPN MH-FA-10023B).

Les ornements des marlis sont certes différents, mais la vignette centrale découle manifestement de la même gravure. Il semble évident que certains motifs ont circulé entre Nyon et Casamène, ce qui expliquerait la présence quelque peu exotique à Nyon de sujets illustrant la vie militaire en France, comme La croix d’honneur (MHPN MH-2003-127; MHPN MH-FA-10022; MHPN MH-FA-1827) ou cette représentation humoristique de la vie quotidienne dans les armées napoléoniennes, un genre extrêmement répandu dans les productions françaises (MHPN MH-2003-126).

Dans leur catalogue du Musée de Sèvres, Alexandre Brongniart et Denis-Désiré Riocreux citent à la rubrique «Casamène»: «Trois pièces faïence fine perfectionnée, à vernis dur boracifère, faites sous la direction de M. Gonin, ingénieur civil, 1844». Ce petit groupe d’objets comprenait une assiette «frise d’arabesque, vue de Zurich» et deux tasses «anglaises, fleurs et paysages». Tous ces décors étaient imprimés en bichromie, bleu et noir (Brongniart et Riocreux 1845, cat. N° 21). L’implication des Nyonnais dans la création de cet établissement et les rapports entre les deux productions mériteraient évidemment des recherches plus approfondies qui dépassent le cadre de notre travail.

L’aventure franc-comtoise des entrepreneurs nyonnais connut elle aussi une fin brutale avec la faillite des Delafléchère à Nyon. Dès 1845 en effet, la manufacture de Casamène changea de propriétaires et d’orientation dans sa production (De Buyer et De Buyer 1983, 105).

Bibliographie

Brongniart et Riocreux 1845
Alexandre Brongniart et Denis-Désiré Riocreux, Description méthodique du Musée céramique de la Manufacture royale de porcelaine de Sèvres. Paris 1845.

De Buyer et de Buyer 1983
Louis de Buyer et Suzanne de Buyer, Faïences et faïenceries de Franche-Comté. Besançon 1983.