Céramiques « à la manière de Langnau 2 », canton de Berne

Céramiques « à la manière de Langnau 2 » dans CERAMICA CH

Article, publié en allemand, avec illustrations

Andreas Heege, Alfred Spycher 2019

L’Ecole d’Arts Visuels Berne et Bienne conserve, sous le numéro d’inventaire 174, une soupière inhabituelle datant de 1810 (SfGB 174). Sur la base d’un ancien numéro d’inventaire, il peut être prouvé que la pièce appartenait auparavant au fonds du Musée des arts et métiers de Berne (1869 – 1995), c’est-à-dire qu’elle se trouvait probablement dans le musée depuis la fin du 19ème siècle. Sur le plan formel, il s’agit d’une soupière avec un bord annulaire, une base circulaire peu élevée et deux prises latérales. La soupière est ornée d’un décor gravé, d’un décor guilloché et d’un décor peint au barolet comme il est courant pour les céramiques produites à Langnau (TE 2b, voir Langnau Heege/Kistler 2017, et une première version de ce texte sur le DVD qui l’accompagne). En y regardant de plus près, on remarque cependant des éléments qui parlent en faveur d’un autre lieu de production. D’une part, il y a la forme et le motif des prises latérales qui ne présentent aucune similarité parmi les autres céramiques de Langnau. Puis il y a la singulière poignée du couvercle en forme de « lion rugissant » (ou de « chien-loup hurlant » ?) avec ces fruits et cette fleur aux formes et aux emplacements étranges. Le dicton et la date, tous deux gravés sur un bandeau sont également atypiques : « Jesu im Herzen Di liebste im Arm das einte macht Selig das andere gibt warm 1810 – Jésus, tu es dans mon cœur, tu me prends avec amour dans tes bras ; l’un m’apporte le bonheur, l’autre me réchauffe 1810 ». Le dicton a toujours été assez courant à Langnau, alors que la graphologie n’a pas d’équivalent dans les ateliers de poterie de Langnau. Ce type de petites fleurs en rosettes sur des tiges feuillues, droites ou courbées, est également inconnu. L’intérieur du couvercle et le dessous de la base portent une attribution gravée (lettre ou chiffre ?) également inhabituelle, qui évoque néanmoins une certaine parenté avec le système utilisé à Langnau.

La recherche d’autres céramiques similaires qui permettraient de classer cette terrine un peu particulière a été couronnée de succès et a finalement abouti à la création d’un groupe de céramiques que nous appellerons « à la manière de Langnau 2 » auquel ont pu être attribués jusqu’à présent 16 céramiques (voir la liste à la fin). À l’exception d’un plat à barbe de 1815 et d’une assiette de 1817, ces céramiques sont toutes des sucriers.

Deux de ces sucriers sont datés de 1809 et 1818, de sorte que nous pouvons actuellement supposer qu’il s’agit d’une production s’étendant sur une période comprise entre 1809 et 1820 environ. Pour cette époque, il n’y a aucun doute typologique ou stylistique quant à la classification chronologique des objets datés. Cependant, ce nom du groupe céramique « à la manière de Langnau 2 » doit actuellement être interprété comme « terme de travail ou aide-mémoire ».

Le plat à barbe de 1815 (BHM 6190) offre peut-être un indice pour résoudre la question du lieu de production. Ce plat à barbe inhabituel avait à l’origine un anneau de suspension au dos. Cependant, il a été cassé, c’est pourquoi le creux du porte-savon en haut du bassin a été perforé ultérieurement. Le fond du plat à barbe porte l’inscription « Christen Hofer Schulmeister zu Sängelen 1815- Christen Hofer – maître d’école à Sängelen 1815 ». Sur l’aile du plat, on peut lire le dicton suivant : « scher mich fein das ich gefall der Liebsten mein, der man ist ehrens wert der sein bart selber schert – rase moi plus au près pour bien plaire à ma bien-aimée, car l’homme d’honneur se taille la barbe lui-même ». Au dos du plat à barbe, il y a un autre dicton : « Ein gutes werck das wohl gelingt dei gröste Lust auf erden bringt 1815 – Un bon travail est probablement ce qui apporte la plus grande joie sur terre 1815 ». Le « Sängeli » est aujourd’hui le nom de lieu d’un groupe de maisons au nord-ouest d’une montagne entre les villages de Schüpbach et Signau, à environ 5 km de Langnau. C’est là que Christen Hofer (1749- ?) fit construire en 1795, à ses frais, une salle de classe sur son propre terrain pour la communauté du village de Schüpbach. Dans la première enquête scolaire helvétique de 1799, il a déclaré qu’il travaillait déjà depuis 22 ans comme « Schuldiener – littéralement servant d’école », ainsi qu’on nommait en langage régional les enseignants et qu’il s’occupait également de son petit domaine et qu’en outre il faisait des sculptures sur bois (Schmidt, H.R. / Messerli, A. / Osterwalder, F. / Tröhler, D. (édieturs), Die Stapfer-Enquête. Edition de l’enquête scolaire suisse de 1799, base de données en ligne, Berne 2015, n° 714 : Schüpbach). Serait-il donc possible qu’il ait reçu le plat à barbe en cadeau à l’occasion du 20ème anniversaire de la création de son école ? Ce cadeau aurait pu être commandé à un potier inconnu qui travaillait dans les environs immédiats et connaissait les traditions de Langnau. En 1835, Christen Herrmann (1793-1851) a été le premier portier répertorié (selon le registre de l’Office du contrôle des habitants du district de Signau, disponible aux archives cantonales bernoise B XIII 480) à Signau/Schüpbach, mais puisque le plat à barbe a été fabriqué en 1815, il travaillait probablement encore dans l’atelier depoterie de la Wiederbergstrasse 24 à Langnau chez son père Ulrich Herrmann (1758-1815 ; KRL 32, 131), qui est justement décédé en 1815, le 13 février 1815 exactement. Compte tenu qu’il a exercé son travail de potier jusqu’en 1851, cela n’expliquerait pas non plus pourquoi nous n’avons plus de pièces datées avec cette écriture après 1818. Ou bien, doit on penser que ces céramiques « à la manière de Langnau 2 » proviennen du frère de Christen, Johannes (1791-1824), qui, comme Christen, a déménagé de Langnau, mais lui pour aller à Wasen dans l’Emmental (à 17 km au nord de Langnau) chez son cousin Johannes Herrmann (1786-1838) à la fin de 1816/début de 1817 après la vente de l’atelier de poterie de la Wiederbergstrasse 24, et y est mort en 1824 ? Ce problème ne peut être résolu à l’heure actuelle.

On trouve sur une assiette de 1817 (MKB VI-1436) indubitablement à la fois la même graphologie et un style identique. Sur l’aile est inscrit le dicton : « ein gut gewissen und freyer muth, ist besser als des Keisers gut. ein frommes Herz das Gott vertraut, ganz fröllich in den Himmel schaut, es [ist] kein faden so rein gesponnen, er kom(m)t doch endlich an die sonnen – Une bonne conscience et un esprit libre valent mieux que les biens de l’empereur. Un cœur pieux qui fait confiance en Dieu et qui contemple les cieux avec joie ; aucun autre lien, si purement noué soit-il, nous amènera enfin vers le soleil ». Dans le bassin de l’assiette, on trouve cet autre dicton : « Wenn nicht der federschmuck den Pfauen wurde zieren, So würde man ihn wohl sehr wenig esimieren [sic!] 1817 – Si les paons n’étaient pas parés de plumes, ils ne seraient probablement pas autant estimés [sic!] 1817 ». Et sur la face arrière de l’assiette, encore celui-là : « Früh auf, fein in der morgenstund macht heilig reich und auch gesund, Durch fischen und durch Vögel fangen ist mancher mann zu grund gegangen – Se lever tôt, à la première heure du jour, enrichit le corps et l’esprit ; Bien des hommes ont été ruinés en allant pêcher et chasser les oiseaux (note : le braconnage, qui s’effectuait de nuit car il était interdit, ne permettait pas aux braconniers de se lever tôt …) ». Non seulement le nombre élevé de dictons est inhabituel selon les critères usuels établis pour les céramiques de Langnau, mais la forme du bord de l’assiette ne correspond pas non plus à la production courante de Langnau, tout comme le tamponnage à l’éponge en couleur manganèse-violet de part et d’autre de la bordure ainsi que le dessin quelque peu maigre des fleurs apparaissant dans le fond de l’assiette.

Le style d’écriture du dicton d’un sucrier sur piédouche daté de 1818 (propriété privée), avec ses quatre poignées faites de larges rubans en forme de volutes, le rattache à ce groupe de céramiques « à la manière de Langnau 2 ». La devise gravée sur le pourtour de sa gorge est le suivant : « Dort in meinen Rosen Garten, wil[l] ich meinen Scha[t]z erwarden – C’est là dans mon jardin de roses que j’attendrai mon chéri (note : les sucriers étaient des cadeaux de fiançailles) ». La décoration de la partie externe de ce sucrier est réalisée à l’aide de décors gravés, à la molette et au barolet. Les motifs floraux correspondent aux pièces présentées jusqu’ici. Ce dicton ne se trouve pas sur les céramiques typiques de Langnau, mais, en revanche, sur deux autres sucriers non datés, dont l’un a presque exactement la même forme (MAHN AA-1212).

Le deuxième sucrier, et c’est particulièrement important, serait en fait un sucrier avec petits pieds, typique de Langnau, répertorié dans la catégorie DO 6, s’il n’y avait pas ce même dicton sur le bandeau destiné à être gravé, l’appliques moulée à entrelacs clairement atypique, les petits pieds inadaptés et très massifs et les volutes en boudin de la prise du couvercle avec leur garniture en décor de perles (propriété privée), car les volutes des prises de couvercles de la production usuelle de Langnau ont une section en forme de ruban plat. Le décor floral gravé de ce sucrier correspond à celui des céramiques de ce groupe « à la manière de Langnau 2 » présentées ci-dessus.

Sur la base de leur forme et de leur décor, deux autres sucriers sur piédouches, également non datés, l’un conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge et l’autre au Musée national suisse, font également partie de notre groupe (FWMC C.1908&A-1928, SNM LM-009184). En examinant l’écriture, un autre sucrier à petits pieds décoré d’une de ces appliques caractéristiques à entrelacs et de ces volutes en boudin s’inscrit également dans le groupe de céramiques « à la manière de Langnau 2 ». Son dicton est : « Maria Dissa bin ich genan[n]t der Him[m]el ist mein rechtes Vaterland – Mon nom est Maria Dissa et les cieux sont ma véritable patrie » (FMST K043).

Le nom de famille Dissa doit être une erreur de transcription, car il ne s’agit pas d’un nom de famille suisse. On pourrait plutôt imaginer Disler ou Dissler, qui se rapporterait dans ce cas à un propriétaire du canton de Lucerne. Moins élaboré, mais décoré des mêmes vrilles de fleurs et de feuilles à l’aspect maigrichon, un sucrier à petits pieds du Musée des Arts décoratifs de Winterthour (GMW 467) correspond très bien à un autre sucrier à petits pieds, daté de 1809, et conservé dans une collection privée à Munich. Ici aussi, aux extrémités supérieures des volutes en boudin, on note un décor de perles.

Les prises des couvercles faites de volutes en boudin, les appliques dans le bandeau des parties inférieures et les petits pieds courts, plutôt massifs et d’apparence disproportionnée, relient cinq autres sucriers à petits pieds et sont des critères pour leur attribution à ce groupe de céramiques « à la manière de Langnau 2 » (BHM 6029, MAG 7304, MAHN AA 1197, MKW 177, FMST K043).

Certains de ces sucriers portent un numéro d’attribution à l’intérieur du couvercle et sur la partie inférieure. Par rapport aux sucriers usuels de Langnau, la forme différente, plutôt plane, de la base et la maladresse apparente de ces sucriers parlent également en faveur de leur fabrication dans un autre atelier de moindre qualité ou plutôt un atelier de « copies », qui travaillait selon les modèles de Langnau. Les sucriers combinent deux nouveaux éléments importants de la céramique de Langnau qui se sont développés après 1800 : le décor de perles et l’engobe de fond avec des particules de couleur manganèse-violet fondues. Ces corpuscules colorés dans l’engobe de fond sont de fines particules de fer, produites par martelage, comme il y en a dans chaque forge de village. Finement broyées et mélangées dans l’engobe de fond blanc, ces particules de couleur foncée vont fondre au sein d’une glaçure au plomb légèrement liquide. Cela conduit à l’apparition de coulures et de traînées manganèse-violet dans la glaçure. Cette technique de décoration, comme celle des perles, est, pour autant qu’on puisse le dire aujourd’hui, un développement de Langnau. Les plus anciennes céramiques de Langnau, sur lesquelles on trouve un engobe blanc avec des particules colorées présent soit sur toute la surface, soit sous forme d’épaisses gouttes marbrées, datent de 1804 et 1806.

Céramiques « à la manière de Langnau 2 » en Pennsylvanie, USA

En 1903 déjà, Edwin Atlee Barber a publié un livre dans lequel est présenté un sucrier qui ressemble tellement aux sucriers décrits ci-dessus qu’il faut assumer qu’il a été façonné par la même main (Edwin Atlee Barber, Tulip ware of the Pennsylvania-German Potters. An historical Sketch of the Art of Slip-Decoration in the United States, nouvelle édition 1970, New York 1903, 152-153).

Barber, qui a collectionné intensivement des céramiques en Pennsylvanie à la fin du 19ème siècle et y a fait des recherches sur l’histoire locale de la poterie, attribue sans autre argument ce sucrier, ainsi qu’un petit pot à lait décoré presque à l’identique, à la poterie de Johann Nees (nom de famille qu’on retrouve également orthographié Neesz, Nice, Neis, Nase) dans le Upper Salford Township, comté de Montgomery, Pennsylvanie, États-Unis. Les deux céramiques se trouvent maintenant au Philadelphia Museum of Art (Musée d’art de Philadelphie ; Garvan 1982, 192 cat. 96 et 97).

En 1903 déjà, le céramiste français bien connu Marc-Louis Solon (1835-1913) attira l’attention de Barber sur le fait qu’il avait souvent vu cette forme parmi les « old pottery of Switzerland – les anciennes poteries suisses » (Barber 1903, 153). Barber en a conclu que les origines de la famille Nees remontant à des immigrants en provenance de Suisse, mais c’est faux. Le grand-père, Johannes Nehs (1705-1789), était né en Alsace ou en Allemagne. Quant au père, Heinrich Nees (1740-1819), il  était déjà né en Pennsylvanie (tous les renseignements généalogiques des descendants sont disponibles sur https://www.wikitree.com/genealogy/Nees-Family-Tree-51).

Le potier Johann Nees est né le 14 avril 1775, probablement dans le « township » Franconia, comté de Montgomery, Pennsylvanie, États-Unis et est décédé le 27 octobre 1867. Sa pierre tombale (nom de famille « Neβ ») se trouve encore aujourd’hui au cimetière de l’église luthérienne Little Zion à Earlington, dans le comté de Montgomery, en Pennsylvanie (États-Unis) (www.findagrave.com). Il a exploité, d’abord seul puis avec son fils du même nom (11 décembre 1814-16 septembre 1889 ; www.findagrave.com), la poterie du village voisin de Tylersport ou ( puis, plus tard ?) dans l’Upper Salford (Barber 1903, 107 et 136). En 1850, le recensement de la population à Upper Salford le mentionne clairement comme « potter – potier » (Pennsylvanie, 1850, federal census – recensement fédéral, page 326 : NARA Series M432, Roll 799). Johann Nees a peut-être appris le métier dans le quartier du township de Milford auprès de David Spinner, dont le père, Ulrich, a immigré de Zurich en 1739 (Barber 1903, 127).

Dans la poterie de Nees, au moins pendant l’année 1851, il y aurait eu d’autres employés, parmi lesquels un « John Leman » qui avait terminé son apprentissage de potier à Langnau en Suisse (Garvan 1982, 363, 365, sans autre référence). En 1820 et en 1840, un certain John Lehman a vécu avec six autres personnes, d’abord dans le « township » de Upper Providence, qui n’est éloigné que d’une vingtaine de kilomètres de Tylesport, puis dans celui de Lower Providence, (est-ce la même personne ? Pennsylvania Census 1820, page 175, NARA 1840, page 210, NARA Series M704, Rolls 477-478) alors que dans le recensement de 1850, aucun Le(h)man n’est mentionné dans les « townships » de Lower Providence ou de Upper Salford Township. En outre, le recensement de 1830 ne mentionne aucun Le(h)man pour l’ensemble du comté de Montgomery.

Sur la base d’une assiette non datée du Philadelphia Museum of Art (Musée des Beaux-Arts de Philadelphie ; Barber 1903, 177 ill. 74 ; Garvan 1982, 182 cat. 60), au dos de laquelle il a gravé son nom après la cuisson, Johannes Leman peut éventuellement être relié à un autre potier de Pennsylvanie : Friedrich ou Fredrick Hilde(n)brand, Heltebrand ou Heldenbrand (22 mars 1797 – 28 juillet 1852 ; preuves généalogiques https://www.wikitree.com/wiki/Hildenbrand-42 ; www.findagrave.com ; également Garvan 1982, 363).

En effet, de 1830 à 1850, on retrouve Hildebrand dans l’Upper Salford, Pensylvanie, où il est expressément désigné comme « potter – potier » en 1850 (recensement américain de 1830 ; lieu du recensement : Upper Salford, Montgomery, Pennsylvanie ; page 191, série NARA : M19 ; numéro de rouleau : 154 ; 1840, page 134, série NARA M704, numéro de rouleau 477 ; 1850, page 329, série NARA M432, rouleau 799).

Ainsi, il a peut-être aussi travaillé dans la poterie de Johann Nees (Garvan 1982, 365 sans autre référence). D’autre part, Barber suppose (Barber 1903, 176) que Hildebrand, né à Montgomery, Pensylvanie, avait son atelier à Tylersport, Pensylvanie, à 10 km de là. Les noms de ses parents sont inconnus. Cependant, un lien entre les familles Nees et Hildebrand existent dans la génération suivante, car John Nees Jr (11 décembre 1814 – 16 septembre 1889) a épousé Elmina Hildebrand, la fille de Friedrich, en 1854 (https://www.wikitree.com/wiki/Nase-52 ; je remercie sincèrement Jeffrey Nase pour son aide précieuse).

Barber (1903, 177-178) considérait que l’assiette susmentionnée avec le nom de Johannes Leman gravé au dos, ainsi qu’une autre assiette, aujourd’hui au Brooklyn Museum de New York (Inv. 77.191.2), avaient été produites par Friedrich Hildebrand.

Ces deux assiettes ont la particularité qu’elles sont ornées d’un décor guilloché. En effet, ce décor n’était pas pratiqué par les potiers germanophones de Pennsylvanie (voir les nombreuses assiettes dans Garvan 1982 et dans Palmer Schwind 1983).

En outre, les deux assiettes portent le dicton suivant :

« Ich liebe was fein ist,                                               J’aime ce qui est beau

wann schon nicht mein ist,                                      Même si ce n’est pas à moi,

und mir nicht werden kann,                                     Et que ça ne le sera jamais,

so hab ich doch die Freud daran                           Je suis heureux de le faire. »

On retrouve ce dicton neuf fois sur des céramiques de Langnau, canton de Berne (Heege/Kistler 2017) entre 1782 et 1797, mais jamais sur des céramiques de la région de Heimberg-Steffisbourg (BHM 05934, BHM 24278, RML A017, MAG R175, BHM 06042, MAHN AA-1205, SfGB 052, BHM 05922, BHM 05946). Une connexion avec Langnau doit donc exister sous une forme ou une autre.

Mais ce qui est encore beaucoup plus important, c’est que l’écriture manuscrite/la graphologie du dicton gravé sur l’assiette est tellement semblable à celle des inscriptions gravées sur les céramiques « à la manière de Langnau 2 » présentées ci-dessus (voir en particulier l’assiette de 1817, MKB VI-1436) que nous sommes amenés à conclure qu’elle ne peut être de la main que d’une seule et même personne, c’est-à-dire un potier qui a émigré de Suisse alémanique aux États-Unis. Malheureusement, nous n’avons pas encore pu déterminer les dates de naissance et de décès, ainsi que le lieu de naissance ou de résidence d’un potier du nom de Johannes Lehmann dans le canton de Berne. Si nous lui attribuons toutes les céramiques « à la manière de Langnau 2 », il aurait dû, en se basant sur les pièces datées, commencer une production indépendante vers 1809, âgé d’au moins 20-25 ans et serait probablement marié à cette époque. Il est donc probablement né entre 1780 et 1790. Comme la dernière pièce datée est de 1818, il a dû émigrer relativement peu de temps après cette date. Avec la crise climatique et économique des années 1816/1817 à 1821, il y aurait eu suffisamment de raisons pour cela.

Comme il a pu être démontré que les sucriers à petit pieds avec un décor de perles et ces volutes en forme d’arceaux ont été fabriquées par la même main que les objets attribués aux céramiques « à la manière de Langnau 2 », le sucrier présenté par Barber en 1903 (Barber 1903, 152, fig. 56) doit également être attribuée au même potier, respectivement à ce groupe de céramiques. La question de savoir dans quel atelier Johannes Lehmann a œuvré reste cependant ouverte pour l’instant. À mon avis, une attribution claire à l’atelier de Nees ne pourrait se faire que sur la base de trouvailles archéologiques sur le site de production, d’autant plus que les autres céramiques de l’atelier de Nees n’ont pas de décor guilloché et présentent un lettrage/une graphologie différente (Garvan 1982, cat. 76-100 ; voir les nombreux objets du Winterthur Museum – Musée de Winterthour – dans le Delaware, États-Unis – répertorié sous « poterie John Neis » : Palmer Schwind 1983).

Cette hypothèse d’un seul et unique potier, Johannes Lehman, a bien sûr des conséquences sur les attributions qui ont été faites jusqu’ici. Un sucrier du Brooklyn Museum de New York avec un décor de perles et ces volutes en forme d’arceaux, le prouve de manière évidente, car il est également signé sous sa base du nom de « Johannes Leman ». On suppose qu’il a été fabriqué dans l’atelier de Nees (Brooklyn Museum, Inv. 57.75.18, répertorié sous « Johannes Leman at Pottery of John Nase »). Un sucrier très similaire a été mise aux enchères par Crocker Farm (« The world’s premier auction of american stoneware & redware pottery – La plus importante maison aux enchères du monde pour les grès et les poteries américaines ») en juillet 2017 (origine : achetée en 1961 lors d’une vente aux enchères dans le comté de Northampton, Pennsylvanie, États-Unis).  Un sucrier similaire est également conservé au Metropolitan Museum de New York (numéro d’accès 34.100.152a, b).

Cette pièce du Metropolitan Museum de New York peut être comparée à un autre sucrier provenant du musée de Winterthour dans le Delaware (Palmer Schwind 1983, fig. 190 ; Inv. 1960.0621). Il existe en outre un autre sucrier similaire conservé au Mercer Museum of the Bucks County Historical Society (Musée Mercer géré par la Société historique du comté de Bucks – Inv. 14712 : Palmer Schwind 1983, 198).

Foto: Pook & Pook Inc., Downingtown PA (sales cat.), Catalogue for The Pioneer Americana Collection of Dr. and Mrs. Donald A. Shelley, April 20-21, 2007, p. 41, Lot 154 (https://www.pookandpook.com/lot/john-niceattributed-upper-salford-township-mon-3111088)

En 2007, un sucrier à petits pieds a encore été vendu aux enchères aux États-Unis, ce qui rend le lien typologique avec les pièces provenant de Suisse encore plus évident. Dans la même vente aux enchères, un autre sucrier, lui, plus simplement décoré, qui pourrait également présenter certains liens typologique identiques avec ceux des céramiques « à la manière de Langnau 2 », a également été vendu.

Résumé

Le groupe des céramiques « à la manière de Langnau 2 » englobe des produits d’un atelier de poterie qui a rapidement copié les nouveaux développements des ateliers de Langnau (sucriers à petits pieds massifs, corpuscules de couleur dans l’engobe de fond, décors de perles) sans pouvoir atteindre la qualité des pièces de Langnau, même approximativement. Simultanément, on voit apparaître, sur la bordure d’une assiette, ces éléments décoratifs tamponnés à l’éponge en violet de manganèse, que l’on rattacherait assez volontiers à la production des céramiques des environs plus lointains de Bäriswil, canton de Berne, à une trentaine de km de Langnau. Cependant, l’atelier était probablement situé dans les environs immédiats de Langnau. Avec ce que nous savons à l’heure actuelle, il est indéniable que la période de production des céramiques « à la manière de Langnau 2 » en Suisse s’étend de 1809 à 1818. Il est possible que le potier en question soit Johannes Lehmann, qui a ensuite émigré aux États-Unis et qui a continué à produire des céramiques « à la manière de Langnau » en Pennsylvanie (comté de Montgomery), peut-être dans les ateliers de poterie de Johannes Nees ou de Friedrich Hildebrand à Tylersport ou à Upper Salford.

Liste des céramiques « à la manière de Langnau 2 » attribués à la production suisse :

BHM 06029
BHM 06190
FMST K043
FWMC C.1908&A-1928
GMW 467
MAG 07304
MAHN AA-1197
MAHN AA-1212
MKB VI-01436
MKW 177
SfGB 174
SNM LM-009184
Collections privées (4 pièces)
Selon la graphologie de l’écriture du dicton, il semble qu’une assiette avec égouttoir du Musée national suisse soit également étroitement liée à ce groupe : SNM LM-003575.

Traduction Pierre-Yves Tribolet

Bibliographie :

Barber 1903
Edwin Atlee Barber, Tulip ware of the Pennsylvania-German Potters. An historical Sketch of the Art of Slip-Decoration in the United States (Neuauflage 1970), New York 1903.

Garvan 1982
Beatrice B. Garvan, The Pennsylvania German Collection (Handbooks in American Art 2), Philadelphia 1982.

Heege/Kistler 2017
Andreas Heege/Andreas Kistler, Keramik aus Langnau. Zur Geschichte der bedeutendsten Landhafnerei im Kanton Bern (Schriften des Bernischen Historischen Museums 13), Bern 2017.

Palmer Schwind 1983
Arlene Palmer Schwind, Pennsylvania German Earthenware, in: Scott T. Swank, Arts of the Pennsylvania Germans, New York 1983, 171-199.