Ecole d’arts appliqués, La Chaux-de-Fonds (EAA)

Ecole d’arts appliqués (EAA-CIFOM)
rue de la Paix 60
CH-2300 La Chaux-de-Fonds
Tel.: +41 (0)32 886 35 00

Les Collections d’arts industriels de l’École d’arts appliqués à La Chaux-de-Fonds

Roland Blaettler 2019

Créée en 1870 à l’instigation de la Société des patrons graveurs, l’École d’art de La Chaux-de-Fonds visait dans un premier temps à rehausser le niveau de formation pour les métiers artistiques liés à l’industrie horlogère. En 1873, l’institution devint communale et bientôt le besoin se fit sentir d’élargir l’horizon des matières enseignées. Charles L’Eplattenier (1874-1946), responsable du Cours supérieur d’art et de décoration créé en 1905, prendra une part prépondérante à l’ouverture de l’école vers une enseignement à la fois plus global et ambitieux, où les arts décoratifs n’étaient plus subordonnés aux seuls besoins de l’industrie dominante mais appelés à s’appliquer à toutes les dimensions de la vie moderne: décoration de bâtiments, mobilier, bijouterie, etc. En 1911, L’Eplattenier obtint l’ouverture d’une «Nouvelle section» au sein de l’École, où les élèves devaient être confrontés aux conditions réelles de la production et du marché. Pour animer cette structure, il s’entoura de Georges Aubert, Léon Perrin et Charles-Édouard Jeanneret, futur Le Corbusier. Au terme d’une impitoyable querelle des Anciens et des Modernes qui prit même une dimension politique, la Section spéciale fut dissoute en 1914. Sommé de revenir à un enseignement plus traditionnel et structuré, L’Eplattenier donnera sa démission. Il n’en demeure pas moins qu’avec ses collègues et ses élèves, cet enseignant visionnaire avait su développer un véritable foyer de création dans sa ville, un mouvement original et prometteur qui se situait dans la mouvance de l’Art nouveau tout en se nourrissant de particularismes locaux, un mouvement dont le rayonnement dépassait déjà les frontières nationales (Gfeller 1992).

C’est en 1885 déjà que l’École d’art, à l’instigation de William Hirschy, professeur de dessin, avait décidé de constituer une collection d’artefacts susceptibles de servir de supports à l’enseignement: le Musée industriel. Dans son étude de la collection chaux-de- fonnière, entreprise il y a quelques années, Helen Bieri-Thomson recensait un millier d’objets illustrant les domaines les plus variés (papier, textile, métal, bois, émaux, bijoux, céramique), tout en constatant l’absence d’un inventaire et d’une documentation fiables susceptibles de nous éclairer sur l’histoire du fonds (Bieri-Thomson 2006, pp. 53 et suivantes). La collection comporte de nombreuses reproductions, des travaux d’élèves et de professeurs, des objets anciens, mais également des œuvres originales de créateurs reconnus de la scène internationale de l’époque. S’agissant de la céramique – qui ne figurait pas au programme de l’enseignement prodigué à l’École –, le fonds compte néanmoins une soixantaine d’objets: un ensemble modeste d’un point de vue quantitatif, mais remarquable en qualité. L’appréciation formulée par Helen Bieri-Thomson à propos de la collection dans son ensemble s’applique parfaitement au domaine qui nous intéresse: peu de musées suisses conservent des céramiques des années 1900-1930 d’une telle qualité et le fonds qui s’appelle aujourd’hui Collections d’arts industriels de l’École d’arts appliqués de La Chaux-de- Fonds revêt à cet égard une importance nationale.

La scène française y est représentée par Théodore Deck (EAA 0461), Clément Massier (EAA 0314; EAA 0332) et Ernest Chaplet (EAA 0317; EAA 0319-1; EAA 0319-3). La céramique moderniste allemande est encore mieux illustrée, avec deux modèles célèbres créés par Adolphe Amberg pour la Manufacture royale de Berlin (EAA 0436; EAA 0377); un vase de Max Laeuger, le grand rénovateur de la poterie traditionnelle (EAA 0342); deux parmi les plus fameux modèles créés par Michael Powolny pour les Wiener Werkstätten (EAA 0296; EAA 0297); enfin deux sculptures de Hans Wewerka pour les Steinzeugwerke de Höhr-Grenzhausen (EAA 0379; EAA 0378). Deux approches très contrastées du renouveau esthétique dans le Nord de l’Europe s’expriment dans le plat en faïence fine d’Aluminia, à Copenhague (EAA 0459), et dans trois superbes exemples en porcelaine de la Manufacture Rozenburg à La Haye (EAA 0295; EAA 0294; EAA 0293). Bieri-Thomson avance l’hypothèse que ces trois derniers objets auraient été acquis à l’Exposition universelle de Paris en 1900. En 1901, le musée acheta une première œuvre de Massier et en 1904, les trois vases de Chaplet. Par rapport aux achats plus anciens, où s’exprimait un intérêt porté à la technique plutôt qu’à l’esthétique, laquelle se réclamait encore d’un certain éclectisme historiciste (EAA 0298; EAA 0299; EAA 0304; EAA 0352; EAA 0302), on voit clairement que la collection était en train de prendre une orientation résolument moderniste. La tendance ne fera que se renforcer dès lors que l’influence de L’Eplattenier, arrivé en 1897, s’affirmait au sein de l’école. Cette orientation est particulièrement sensible dans le groupe des objets allemands, choisis avec discernement et un goût évident pour les partis pris les plus novateurs. Helen Bieri-Thomson rappelle judicieusement qu’en 1910-11, Charles-Édouard Jeanneret entreprit un voyage en Allemagne, chargé par L’Eplattenier d’une double mission: étudier sur place le développement des arts décoratifs et acquérir des œuvres représentatives pour le Musée industriel. Bieri-Thomson postule que les travaux d’Amberg et de Wewerka, le vase de Laeuger ainsi que le plat d’Aluminia pourraient avoir été achetés par le futur Le Corbusier lors de son séjour en terres germaniques.

Après le départ de L’Eplattenier en 1914, les acquisitions du musée connaîtront un net ralentissement. Dans notre domaine, elles se concentreront désormais sur la scène nationale et concerneront surtout des créateurs dans la mouvance de L’Œuvre. Charles L’Eplattenier avait été la cheville ouvrière de la création de L’Œuvre, l’Association suisse romande de l’art et de l’industrie fondée à Yverdon en 1913, la même année que son pendant alémanique, le Schweizer Werkbund. Dans ce groupement qui prolongeait en quelque sorte l’action menée au sein de l’École d’art en promouvant le rapprochement entre art et industrie, L’Eplattenier côtoiera entre autres quelques céramistes suisses parmi les plus créatifs de l’époque: Paul Ami Bonifas, Marcel Noverraz, Elisabeth Eberhardt.

Bonifas, qui fut assurément le plus novateur de tous, est présent dans la collection avec des travaux illustrant différentes techniques, dans le domaine de la céramique utilitaire (EAA 0399-1; EAA 0399-2; EAA 0371) comme dans le registre plus ambitieux de l’objet décoratif (EAA 0319-2; EAA 0372; EAA 0368; EAA 0382). De Noverraz le Musée industriel fit l’acquisition de deux exemples représentatifs de la production haut de gamme de l’atelier carougeois datés de 1927 et peints par le céramiste lui-même (EAA 0345-1; EAA 0345-2).

La Chaux-de-Fonds sera l’une des stations de la première exposition itinérante organisée par L’Œuvre: l’Exposition des arts du feu de 1916. Les responsables du Musée industriel firent quelques acquisitions à cette occasion: des travaux d’Anna Müller (EAA 0396-2; EAA 0396-3 et 5) et de Frieda Lauterburg (EAA 0343), qui œuvraient dans la mouvance de la tradition bernoise des terres cuites engobées; trois objets décorés par Violette Mathey, des Ponts-de-Martel (EAA 0397-2; EAA 0397-1; EAA 0398); certains objets de Bonifas et probablement la «Confidence» de l’artiste chaux-de-fonnière Jeanne Perrochet (EAA 0764). Le Musée industriel fit l’acquisition d’une autre sculpture céramique de Perrochet, la «Baigneuse» (EAA 0763), tandis que le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds se vit offrir récemment un exemplaire de la boîte ornementée réalisée elle aussi dans l’atelier de Paul Bonifas à Versoix, durant les années 1915 à 1919 (MBALCF 2052.01).

La collection comporte trois œuvres d’un autre élève de L’Eplattenier, dont la biographie reste malheureusement bien mystérieuse: J. M. Perrenoud, dit Marius. Nous ignorons pratiquement tout de son parcours. La théière portant la marque de l’École céramique de Höhr-Grenzhausen (EAA 0012) nous permet simplement de supposer que Perrenoud se perfectionna en Allemagne vers 1909. Rien par contre ne nous indique où le céramiste a réalisé ses autres travaux (EAA 0329; EAA 0011). Probablement pas en Suisse, où le seul atelier maîtrisant la technique du grès à cette époque était celui de Bonifas. Or la matière mise en œuvre par Perrenoud ne correspond en rien à celle du maître genevois, lequel ne manquait jamais d’apposer sa propre marque sur les objets produits en collaboration, comme on le voit sur les travaux de Perrochet. Tout ce que nous savons de Perrenoud, c’est qu’en 1912 il travaillait comme «céramiste chimiste et décorateur» à l’usine La Cartuja de Séville, une manufacture installée dans le monastère désaffecté du même nom entre 1841 et 1982 (L’Eplattenier et al. 1912, pp. 19-20).

Le fonds céramique de l’ancien Musée industriel compte également une série d’exemples en provenance du Japon, dont on connaît l’influence artistique déterminante sur la genèse du mouvement européen de l’Art nouveau. L’institution entretenait des contacts avec un certain Robert Sandoz, dont la collection japonaise fut déposée un temps au musée. Pour deux objets au moins les archives nous apprennent qu’ils furent acquis de Robert Sandoz, en 1909: un pot à pinceaux de type «Satsuma» (EAA 0477-2) et le beau plat à compartiments de la célèbre manufacture Kinkozan à Kyoto (EAA 0496). On peut supposer que d’autres spécimens japonais provenaient de la même source. Et l’on peut même se demander si Sandoz n’avait pas séjourné au Japon, tant il est vrai que certains objets semblent se démarquer de la masse des céramiques importées en Occident dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est le cas notamment d’une bouteille en porcelaine bleu et blanc (EAA 0473), d’un gobelet à décor topographique (EAA 0472) ou encore d’un pot à pinceau provenant probablement de la province de Nagasaki (EAA 0501-2).

Bibliographie

Bieri-Thomson 2006
Helen Bieri Thomson (éd.), Une expérience Art nouveau. Le style Sapin à La Chaux-de-Fonds. La Chaux-de-Fonds/Paris 2006.

Blaettler/Ducret/Schnyder 2013
Roland Blaettler/Peter Ducret/Rudolf Schnyder, CERAMICA CH I: Neuchâtel (Inventaire national de la céramique dans les collections publiques suisses, 1500-1950), Sulgen 2013, 36-38.

Gfeller 1992
Catherine Gfeller, L’essor de l’Art nouveau à La Chaux-de-Fonds ou les débuts de l’École d’art (1900-1914). Nouvelle revue neuchâteloise 34, 1-47.

L’Eplattenier et al. 1912
Charles L’Eplattenier, Georges Aubert, Charles-Édouard Jeanneret et Léon Perrin, Un mouvement d’art à La Chaux-de-Fonds, à propos de la nouvelle section de l’École d’art. La Chaux-de-Fonds 1912.