Nyon VD, Manufacture de poteries fines de Nyon S. A., 1917-1978

Roland Blaettler 2019

Jules Michaud mourut en février 1917, «enlevé presque subitement […] à sa tâche», comme le précise la nécrologie parue dans le Courrier de la Côte du 13 février (p. 1). Il sera remplacé à la tête de la manufacture par son fils Louis (1874-1954), lui-même actif dans l’entreprise au plus tard dès 1910. Cette année-là en effet il était intervenu auprès de la Municipalité pour une affaire concernant la manufacture (Archives communales de Nyon [ACN], Bleu A-72, séance du 17 janvier 1910). L’année suivante, Louis, «faïencier à Nyon», avait été nommé membre du Conseil d’administration de l’École suisse de céramique lors de l’assemblée constitutive du 10 juillet (Tribune de Lausanne du 13 juillet 1911, 2). La même année, il signait un courrier adressé à la commune en se qualifiant de «commis à la manufacture» (Communication de Mme Bourban-Mayor, archiviste de la Ville de Nyon). Louis fut appelé aux fonctions de directeur-gérant de la manufacture par l’Assemblée générale des actionnaires du 14 mars 1917, un mois à peine après le décès de son père, c’est dire s’il avait fait ses preuves au sein de l’établissement (Feuille officielle suisse du commerce [FOSC], vol. 35, 1917, 498).

L’intitulé de la raison sociale de l’établissement restera longtemps fluctuant. Dans l’acte relatif aux droits d’eau de septembre 1880 (voir au chapitre «Nyon – Les manufactures de faïence fine [2]»), on mentionne aussi bien la «Manufacture de poterie de Nyon, société anonyme» que la «Manufacture de poterie fine de Nyon». Par la suite, les deux formules semblent coexister. En 1883, dans le premier volume de la FOSC, la société apparaît sous le nom «Manufacture de poteries de Nyon». Un papier à lettre avec en-tête imprimé daté de 1897 stipule «Manufacture de poteries fines de Nyon». La nouvelle direction éclaircira ce point assez rapidement: en juin 1917, l’assemblée des actionnaires approuva la nouvelle raison sociale de l’entreprise: «Manufacture de poteries fines de Nyon S. A.» (FOSC, vol. 36, 1918, 1044).

Les Archives communales de Nyon conservent un catalogue illustré de la manufacture, apparemment incomplet, composé de planches photographiques non reliées et d’une page de titre intitulée «Album – Manufacture de poteries fines de Nyon S. A. – Louis Michaud, directeur» (ACN, R 1224, cité dans les notices du présent inventaire comme «Album Michaud»). Nous situons ce document peu après l’accession de Louis à la direction de l’affaire et la modification de la raison sociale, c’est-à-dire vers 1917/18. Les formes sont encore très marquées par le goût éclectique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Les objets décorés présentent essentiellement des motifs floraux imprimés. On y retrouve par exemple la forme du numéro MHPN MH-2013-46, avec un autre motif imprimé; la soupière MHPN MH-2015-532, mais sans décor; le vieux modèle de la saucière MHPN MH-2003-118; ou encore le plateau MHPN MH-2000-125, en blanc. Quelques objets décoratifs, vases ou jardinières, portent des décors en relief relativement élaborés.

La production se renouvela de manière significative dans le courant des années 1920, d’abord sur le plan des décors. Les motifs imprimés seront de plus en plus souvent rehaussés de couleurs, notamment dans l’assortiment des objets commémoratifs (MHPN MH-2000-91; MHPN MH-FA-4656). Et surtout, pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, le décor peint réapparaissait dans la production courante, exécuté désormais par des peintres salariés de la manufacture (MHPN MH-FA-4538B; MHPN MH-1993-341; MHPN MH-FA-4531; MHPN MH-FA-4577; MHPN MH-FA-4566; MHPN MH-2015-410; MHPN MH-2006-3; MHPN MH-2015-407; MHPN MH-2015-406).

Cette réactivation de la veine picturale fut parfois mise en relation avec la personnalité d’Henri Terribilini (1898-1982) (voir le chapitre «Henri Terribilini»). Ce dernier avait décoré quelques faïences fines de Nyon en 1917, probablement à titre de décorateur indépendant, au moment où Nora Gross, qui n’était autre que sa tutrice, collaborait avec la fabrique (MHPN MH-FA-10010; MHPN MH-1998-140). En mai 1920, le jeune artiste s’établit pour une année à Nyon, où il œuvra aux côtés de Georges Vallotton (voir le chapitre «Georges Vallotton»). On ne peut exclure qu’il ait ponctuellement travaillé pour la manufacture dès cette période. Mais c’est en 1925 que Terribilini s’établit définitivement à Nyon, après avoir été engagé par Michaud pour prendre la tête de l’atelier de peinture, un poste qu’il occupera jusqu’en 1928. Il ne fait pas de doute que c’est lui qui créera quelques-uns des décors peints les plus populaires de la manufacture pendant les années 1925-35 (MHPN MH-FA-10006; MHPN MH-FA-4037; MHPN MH-FA-4039; MHPN MH-FA-4648; MHPN MH-2014-18; MHPN MH-2000-75; MHPN MH-FA-10005; MHPN MH-FA-4400A; MHPN MH-2003-110; MHPN MH-FA-4398; MHPN MH-205-389; MHPN MH-FA-4564).

Quand il s’établit temporairement à Nyon en 1920, le Contrôle des habitants signale que Terribilini arrivait de Langenthal, où il avait travaillé en qualité d’ouvrier décorateur sur porcelaine (ACN, Fichier du Contrôle des habitants). Nous connaissons, dans la production de Langenthal plusieurs exemples de décors floraux couvrants sur fonds colorés qui rappellent certains motifs nyonnais. Dans ce registre, le Musée national à Zurich conserve une tasse datée de 1918 (inv. LM-59169) et un vase de 1924 (LM-158592), le Musée Ariana deux vases, vers 1920 (inv. AR 2002-309; AR 2007-113 – Schumacher et Quintero 2012, fig. p. 67). On comparera ces décors avec l’exemple nyonnais MHPN MH-FA-4564. Il semble bien plausible que Terribilini ait «acclimaté» cette veine décorative à Nyon à partir de 1925. Nous ignorons par contre s’il en fut l’inventeur à Langenthal, ce qui n’est pas certain étant donné son statut d’«ouvrier décorateur».

Quant aux formes proposées par la manufacture, elles seront elles aussi progressivement modernisées; d’abord dans les services à boire, où l’on remarque notamment des profils coniques plutôt audacieux (MHPN MH-2015-408; MHPN MH-2000-69). Dans le registre des services à dîner, s’agissant par exemple des terrines ou des soupières, les formes anciennes se maintiendront parfois jusque dans les années 1940 (MHPN MH-1999-78; MHPN MH-2015-532; MHPN MH-FA-4549).

Les Archives communales de Nyon conservent un second catalogue de vente, destiné à la Suisse alémanique, avec le titre «Steingutfabrik Nyon A.-G.» (ACN, R 1224, cité dans les notices du présent inventaire comme «Steingutfabrik Nyon»). Nous datons ce document, qui reflète clairement la prééminence du décor peint, des années 1920-25. On y voit quelques services, des garnitures de toilette et des vases, le tout rehaussé essentiellement de motifs exécutés au pinceau. On y retrouve notamment un plat du même type que le numéro MHPN MH-2014-18, des boîtes similaires au numéro MHPN MH-2015-410 et un vase qui rappelle singulièrement le MHPN MH-FA-4037.

La page consacrée à la liste des prix est ornée de la nouvelle marque de fabrique composée d’un médaillon circulaire dans lequel s’inscrivent le traditionnel poisson nyonnais et les initiales «MN» (Manufacture – Nyon); sous le médaillon, la mention «NYON». Sur les objets, la marque est posée au tampon, en bleu sous couverte (par exemple MHPN MH-2006-4). Une variante signale les décors peints à la main (MHPN MH-FA-4400H). La première occurrence de la nouvelle marque répertoriée sur une pièce datée remonte à 1925, la dernière à 1931; elle fut probablement introduite entre 1920 et 1925.

Cette marque sera remplacée en 1933 par une nouvelle estampille figurant un écu aux armes de Nyon avec la mention «NYON» et posée au tampon en vert sous couverte (MHPN MH-1993-47; MHPN MH-2015-368). À notre connaissance, ces marques vertes apparaissent uniquement sur des objets commémoratifs de l’année 1933. Dès 1934, elles feront place à une version bleue (MHPN MH-2000-170; MHPN MH-FA-10033A à -C). Les marques bleues sont rarissimes. Apparemment, elles furent rapidement abandonnées, peut-être dès 1934, au profit d’une version en brun-noir (MHPN MH-1997-39; MHPN MH-FA-4438), dont la dernière occurrence répertoriée sur une pièce datée remonte à 1939. Une autre variante en brun-noir est attestée sur des objets commémoratifs des années 1937-39, elle se distingue par l’adjonction de la mention «Pinx’ Man» (MHPN MH-2015-422). Cette curieuse expression pourrait suggérer un décor peint à la main, en réalité elle apparaît toujours en lien avec un motif posé au pochoir (voir aussi Ethenoz-Damond 2008, 62).

Dans les années 1930, la production de la Manufacture de poteries fines connaîtra un renouvellement notable, que ce soit au plan esthétique ou technologique, grâce à l’arrivée de trois personnalités éminentes. La première étant Josué Rieben (né en 1907), formé en qualité de modeleur à l’École suisse de céramique et qui rejoignit la manufacture en 1930, avec la fonction de contremaître. Il sera enregistré au Contrôle des habitants comme arrivant de Château-d’Œx. Après quelques années d’activité, Rieben devra cumuler sa charge première avec celle de commis voyageur (Ethenoz-Damond 2008).

Autre figure marquante de cette époque, Henri Crétenet (1905-1999), un horloger-graveur jurassien poussé à la reconversion professionnelle par la crise économique et qui sera engagé par Rieben en 1933. Le Contrôle des habitants l’enregistra avec la mention «ouvrier potier», il arrivait de Monthey. Grâce à son habileté dans les travaux minutieux, il deviendra rapidement chef de l’atelier de décoration (Pelichet 1985/2, 37; Desponds 1999, 81; Ethenoz-Damond 2008, 52). Crétenet excellera dans la confection des pochoirs découpés dans des feuilles d’aluminium qui serviront à l’exécution de motifs polychromes posés à l’aérographe ou au pinceau; une technique qui sera appliquée principalement aux pièces commémoratives, jusque dans les années 1970 (MHPN MH-2015-415; MHPN MH-2015-416; MHPN MH-2015-436; MHPN MH-2015-417; MHPN MH-FA-4598; MHPN MH-2015-365; MHPN MH-FA-4491; MHPN MH-1993-78; MHPN MH-2000-54; MHPN MH-2000-170; MHPN MH-FA-4650; MHPN MH-1997-39; MHPN MH-2003-6; MHPN MH-2005-6; MHPN MH-FA-4658; MHPN MH-2015-409; MHPN MH-2015-52; MHPN MH-FA-4732C; MHPN MH-2015-422; MHPN MH-1993-4; MHPN MH-2015-447; MHPN MH-FA-4399; MHPN MH-2010-55; MHPN MH-FA-10025A; MHPN MH-2000-89; MHPN MH-FA-4586; MHPN MH-2015-420; MHPN MH-2015-369).

Crétenet n’était pas qu’un simple exécutant, il créa lui-même un certain nombre de motifs, comme le montrent ses initiales «HC» intégrées à l’un ou l’autre décor (MHPN MH-FA-4518; MHPN MH-2000-47). Quant au décor imprimé classique, il ne sera réactivé qu’à titre exceptionnel (MHPN MH-2015-437).

En 1947, Crétenet élira domicile dans la commune de Prangins, avant de revenir à Nyon en 1950, où il habitera désormais l’appartement situé dans l’immeuble de la manufacture; à ce moment-là le Contrôle des habitants l’enregistra avec le titre de «chef de fabrication». Le changement de fonction a évidemment pu intervenir antérieurement.

Quelques modèles innovants seront créés par un autre nouveau venu, Louis Guex (1910-1988), engagé en 1932 comme modeleur par Josué Rieben (voir le chapitre «Louis Guex, céramique d’art»). Guex fut enregistré par le Contrôle des habitants en septembre, la rubrique de la profession indiquant «modeleur céramiste». À la manufacture, cette fonction recouvrait la création de formes nouvelles, mais aussi – et peut-être surtout – le contrôle, le renouvellement et la fabrication des moules. Une spécialité dans laquelle Guex avait eu l’occasion de se perfectionner aux côtés de Paul Bonifas, à Ferney-Voltaire.

On peut attribuer à Louis Guex la forme caractéristique du pichet à panse cylindrique posée sur sa tranche (MHPN MH-2003-6; MHPN MH-2005-6; MHPN MH-FA-4399; MHPN MH-FA-4499B; MHPN MH-FA-10037), dont maints exemplaires portent son monogramme «LG» moulé en creux (MHPN MH-2015-375). Guex retouchera également certaines formes classiques, comme celle de l’assiette avec un bord à six accolades arrondies, qui présente désormais un ressaut marqué au revers du marli (par exemple MHPN MH-1997-39). Dans le présent corpus, ces innovations sont attestées par des pièces commémoratives à partir de 1938, ce qui n’exclut pas qu’elles aient pu intervenir un peu avant cette date.

Dès les années 1920, avec les premiers décors peints couvrants (par exemple MHPN MH-2015-406; MHPN MH-2006-3; MHPN MH-FA-4039), la manufacture avait commencé à adopter un nouveau parti pris esthétique qui consistait à cacher d’une certaine manière la nature même du support céramique. La faïence fine, produit éminemment industriel, cherchait en quelque sorte à se donner des airs de faïence tout court, dont la connotation était plus noble et «artistique». Cette tendance prit un tour encore plus radical vers le tournant des années 1940, avec l’adoption d’émaux opaques en lieu et place de la couverte transparente traditionnelle.

Les deux principales variantes de ces émaux, appelés «mats» dans la terminologie de l’atelier (Ethenoz-Damond 2008, 58-60), étaient un beige légèrement rosé (l’émail «rosa» – MHPN MH-FA-4553; MHPN MH-FA-10037; MHPN MH-FA-4557; MHPN MH-FA-4529) et un noir lustré rappelant le revêtement des fameuses «terres lustrées noires» de Paul Bonifas à Ferney-Voltaire (MHPN MH-2000-116; MHPN MH-FA-4457; MHPN MH-FA-4499B; MHPN MH-FA-4455). Ce dernier émail fut adopté probablement après l’arrivée à la manufacture de Louis Guex en 1932. Cette concomitance s’expliquerait par le fait que Guex avait travaillé  dans l’atelier de Bonifas en qualité de mouleur, vers 1931-32.

La veine créative de Louis Guex s’exprimera encore dans le vase à la danseuse conçu dans un esprit Art déco tardif (MHPN MH-2015-387; MHPN MH-1994-1) et dans le registre des figurines animalières, une nouveauté dans l’assortiment de la manufacture.

Dans la mouvance de l’Art déco, de nombreux ateliers céramiques, un peu partout en Europe, avaient renoué avec le genre de la figurine animalière, souvent dans le registre de la faïence fine. À Ferney-Voltaire, Paul Bonifas éditera plusieurs modèles sculptés par différents artistes suisses (voir plus bas). La manufacture nyonnaise emboîtera le pas à cette tendance, fût-ce un peu tardivement. Selon Pelichet (Pelichet 1992), les toutes premières expériences de ce type à Nyon auraient été réalisées à la demande du célèbre sculpteur animalier Édouard Marcel Sandoz, pour son usage personnel (MHPN MH-2015-354; MHPN MH-2015-352; MHPN MH-2015-355 et -356).

Quant aux premiers modèles originaux, Pelichet les attribue à Josué Rieben et les date de 1936 (MHPN MH-2015-340; MHPN MH-2015-376; MHPN MH-2015-341; MHPN MH-2015-361).

Il est évident que cette ligne de production prendra son véritable essor après l’arrivée de Louis Guex en 1932. Ce dernier s’était perfectionné en qualité de mouleur chez Bonifas. Il reprendra d’ailleurs certaines formes éditées quelques années plus tôt chez le célèbre céramiste ferneysien: on comparera par exemple la version originale d’un pélican réalisée chez Bonifas d’après un modèle d’Hélène Wyss-Pilet (MHPN MH-1994-3) et la version légèrement retravaillée par Guex pour la fabrique de Nyon (MHPN MH-2015-362; MHPN MH-1994-2). Sur un autre modèle d’après Wyss-Pilet et initialement édité chez Bonifas, celui du chinchilla, Guex n’hésitera pas à imprimer dans la pâte son propre monogramme (MHPN MH-2015-375). Même si Guex a probablement fabriqué le moule, l’utilisation de sa marque semble quelque peu abusive en l’occurrence; toujours est-il que la présence du monogramme a amené Pelichet à lui attribuer la paternité du chinchilla. Le même phénomène peut être observé sur un modèle d’Édouard Marcel Sandoz (MHPN MH-2015-434).

D’autres figurines arborent le nom ou les initiales de leur auteur, notamment les créations de Juliette Mayor (1896-1979): MHPN MH-2015-442; MHPN MH-2015-378; MHPN MH-2015-367; MHPN MH-2015-385; MHPN MH-2015-360; MHPN MH-2015-363).

Louis Guex ne s’est probablement pas borné à transcrire les modèles de l’un ou l’autre sculpteur, comme nous venons de le voir. Mais puisqu’il faut se méfier de sa marque, ses inventions vraiment personnelles ne sont pas aisées à identifier (peut-être MHPN MH-1994-6 ou MHPN MH-2015-377). Louis Guex quittera la manufacture en 1946 pour s’établir à son compte (voir le chapitre «Louis Guex, céramique d’art»).

Au milieu des années 1930, en pleine crise économique, la manufacture traversa une zone de fortes turbulences, comme en témoignent plusieurs documents conservés aux Archives communales (ACN, R 810). Dans un rapport daté de mai 1935, Josué Rieben dressait un bilan alarmant: la qualité de la production était en chute libre: «trop de deuxième et surtout de troisième choix». Selon lui, il était impossible d’obtenir des anciens collaborateurs un «travail propre et vendable»; l’atmosphère au travail était délétère et empêchait toute tentative de réforme. Le contremaître préconisait de licencier tout le personnel pour ne réengager que les meilleurs éléments. Les administrateurs de la société, soucieux eux aussi de relever l’entreprise, s’étaient déjà approchés de celui qui deviendra l’homme providentiel: Albert Jaccard (1897-1965), ingénieur de formation.

Dans une lettre à ses collègues administrateurs datée du 5 décembre 1935, le banquier Alfred Baup, qui présidera le Conseil d’administration de 1917 à 1926, puis de 1936 à 1955, précisait que Jaccard était prêt à fournir un capital réservé de 50 000 francs, «une proposition inattendue, une telle occasion ne se présentera plus !» Dans un courrier non daté, Jaccard confirmait qu’il demeurait «bien entendu que les conditions posées par [sa] lettre du 5 mars concernant l’éventualité du rachat de la majorité du capital social subsist[ai]ent». Le 27 mars 1936, il transmettait deux propositions de contrat en vue de sa collaboration à la réorganisation de la manufacture (pas au dossier). Dans sa séance du 20 avril 1936, la Municipalité apprenait de «M. Albert Jaccard, nouveau directeur de la manufacture» qu’il avait été chargé d’étudier la réorganisation de l’entreprise, que la fermeture avait été envisagée, mais que pour éviter le licenciement d’ouvriers il demandait un rabais conséquent sur le prix de l’énergie électrique fournie par la commune. Le 18 mai, l’exécutif municipal notait que selon Jaccard un seul ouvrier avait été licencié, alors que la Commission de police faisait état de cinq licenciements (ACN, Bleu A-88).

La réorganisation à la tête de l’entreprise fut entérinée par l’assemblée générale des actionnaires du 22 avril 1936 (FOSC, vol. 54, 1936, 1343): l’article 23 des statuts était modifié et prévoyait désormais que la direction de la société était confiée «à un directeur ou à un administrateur-délégué, nommé par le conseil d’administration. Le directeur et l’administrateur ont individuellement la signature sociale». Dans une assemblée générale ordinaire tenue le même jour, les actionnaires désignèrent en qualité de nouveaux administrateurs Louis Michaud et Albert Jaccard. Le conseil d’administration était présidé par Alfred Baup, Louis Michaud assumant la charge de secrétaire. Albert Jaccard était nommé administrateur-délégué. Louis Michaud, était radié dans sa fonction de directeur-gérant.

Jaccard prendra donc la direction effective de l’entreprise, même s’il porte le titre d’administrateur-délégué. Dans la presse vaudoise, il apparaîtra régulièrement comme le «directeur» de la manufacture. En devenant simple administrateur, une charge qu’il assumera jusqu’à sa mort, Michaud se trouvait relégué à l’arrière-plan. Albert Jaccard apportait certainement un souffle nouveau à l’entreprise. Il occupera des positions de premier plan dans différentes entreprises de la région, comme la Compagnie du chemin-de-fer Nyon-Saint-Cergue-Morez, les chemins-de-fer Gland-Begnins et Rolle-Gimel ou encore l’usine électrique de la Côte; au plan politique, il sera conseiller communal et député au Grand Conseil (Tribune de Lausanne du 22 août 1965, 13).

D’une manière générale, l’examen des objets recensés dans les collections nous ont amené à  constater une amélioration et une plus grande régularité dans la production à partir des années 1937-38. Le support céramique prend une teinte plus chaude, le blanc cru fait place à un blanc plus ivoirin. Les formes sont généralement mieux maîtrisées et constantes. Avec Henri Crétenet et Louis Guex, la manufacture disposait manifestement de deux bons techniciens, exigeants sur la qualité du travail.

À partir de 1939/40, nous avons recensé plusieurs nouvelles variantes de marques, toutes posées au pochoir en bleu sous couverte, mais notre corpus de pièces datées n’est pas suffisamment fourni  pour permettre une datation plus ou moins fine des différents types. Par ailleurs, les périodes d’utilisation de certaines variantes semblent se chevaucher. On distingue d’abord les marques qui ne comportent que le toponyme «NYON», en majuscule et minuscules penchées (MHPN MH-2000-89) – trouvées sur des pièces datées entre 1942 et 1945 – ou en majuscules droites (MHPN MH-FA-4597) – recensées sur des pièces datées entre 1945 et 1949; le premier type est peut-être légèrement antérieur au second, mais cela reste à vérifier. Une variante du premier type se compose d’un poisson stylisé et du toponyme (MHPN MH-2010-55; MHPN MH-FA-10025A), nous l’avons trouvée sur deux assiettes datées de 1942. Le poisson stylisé qui apparaît ici fut enregistré comme marque de fabrique le 8 juillet 1939 (Feuille officielle suisse du commerce, vol. 57, 1581).

Ce même motif se retrouve également avec une troisième variante du toponyme (MHPN MH-2000-172), que nous avons relevé sur un seul objet à ce jour. Le poisson stylisé sans toponyme mais avec la mention «Peint à la main» semble la variante la plus répandue (MHPN MH-2000-45; MHPN MH-FA-4570); la lettre isolée qui figure au bas de ce type de marque identifiait la décoratrice, à des fins de contrôle. Le «D» du premier exemple correspond en l’occurrence à Gabrielle Damond, peintre à la manufacture de 1938 à 1952 (Ethenoz-Damond 2008, 62). Une dernière variante se trouve au revers d’un plat commémoratif daté de 1950 et conservé au Musée du Vieux-Moudon: toujours le poisson stylisé, mais avec l’inscription «Manufacture de Poteries fines S. A. Nyon» (MVM M 1936).

Fernand Jaccard, ingénieur chimiste, succédera à son père en 1951 (FOSC, vol. 69, 1951, 992). En 1965, l’entreprise produisait encore 300 tonnes de vaisselle par an, soit un million de pièces, avec des séries qui pouvaient compter jusqu’à 200 000 unités, destinées au commerce de grande distribution; l’automatisation partielle du travail avait permis de diminuer le personnel de moitié en 12 ans, pour atteindre un effectif de 30 personnes  (Nouvelle Revue de Lausanne du 25 mars 1965, 15). La viabilité économique de l’entreprise suscitera les plus grandes inquiétudes dès le tournant des années 1970. Ses produits n’étaient plus concurrentiels face à la masse des céramiques importées, les salaires et les matières premières avaient pris l’ascenseur.

En avril 1972, Fernand Jaccard quittera Nyon et prendra un poste de maître d’enseignement professionnel à l’École des arts et métiers de Vevey, à titre provisoire (24 Heures du 18 avril 1972, 19). En juin de la même année, Josué Rieben, Henri Crétenet et Noëlie Barbey étaient nommés fondés de procuration, engageant la société par leur signature collective à deux (FOSC, vol. 90, 1972, 1577). En février 1974, la manufacture se retrouva en chômage partiel, «en raison d’une évolution imprévisible de marché», bien qu’on évoquât la perte de débouchés à l’étranger, notamment vers la France; l’entreprise comptait alors une vingtaine d’employés, près d’un tiers de l’effectif avait été licencié en 1973 (24 Heures des 2-3 février 1974, 17 [description des procédés de fabrication] – 24 Heures du 5 février 1974, 19).

Les rumeurs portant sur une fermeture de l’établissement se faisaient persistantes, jusqu’au printemps 1977, quand les administrateurs de la manufacture crurent entrevoir une dernière lueur d’espoir en la personne de Maurice Colin, propriétaire d’une poterie valaisanne. Celui qui allait peut-être sauver l’entreprise fut nommé directeur à la place de Fernand Jaccard le 3 mai 1977. Citoyen belge, Colin avait fondé en 1961 et en association avec son épouse la poterie «Valcera» sise à Châteauneuf-Conthey. Sur le point de fermer son atelier valaisan, il envisageait de déplacer ses équipements à Nyon; le regroupement des clientèles respectives des deux entreprises semblaient garantir des débouchés suffisants. La société «Valcera» fut dissoute en décembre 1978 (24 Heures du 5 mai 1977, 19 – FOSC, vol. 79, 1961, 2764 – FOSC, vol. 97, 1979, 420). Le changement de direction à la tête de la manufacture nyonnaise sera enregistré officiellement en juin 1977, Fernand Jaccard rejoignit le conseil d’administration en juillet (FOSC, vol. 95, 1977, 2042). Le nouvel homme providentiel aura à peine le temps de créer une nouvelle collection, «reprenant souvent les moules et les anciens cuivres [les plaques gravées servant à confectionner les décors imprimés]». Réunis en assemblée générale extraordinaire le 4 avril 1978, les actionnaires décidèrent en effet de suspendre la production à compter de la fin du mois. Colin ne put que regretter «un manque de courage de la part du conseil d’administration». Membre influent du conseil, Max Thomas constatait que la situation financière de l’entreprise était saine, mais qu’il n’était pas question d’entamer le capital (24 Heures du 5 avril 1978, 19).

Sources

 Archives communales de Nyon [ACN], Série Bleu A, Registres de la Municipalité – Contrôle des habitants – R 1224, Fonds Josué Rieben – R 810, Fonds Fernand Jaccard

La presse et les annuaires vaudois, consultés sur le site Scriptorium de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne

La Feuille officielle suisse du commerce, consultée sur le site e-periodica.ch

 Bibliographie

Blaettler 2017
Roland Blaettler, CERAMICA CH III/1: Vaud (Nationales Inventar der Keramik in den öffentlichen Sammlungen der Schweiz, 1500-1950), Sulgen 2017, , 57-60, 380, 414, 418.

Desponds 1999
Liliane Desponds, Terre d’argile et mains agiles. La poterie de Nyon 1860-1978. Collection Archives vivantes. Yens-sur-Morges 1999.

Ethenoz-Damond 2008
Gabrielle Ethenoz-Damond, La Manufacture de poteries fines de Nyon. Souvenirs d’une ouvrière 1938-1952. Nyon 2008.

Maggetti et Serneels 2017
Marino Maggetti et Vincent Serneels, Étude archéométrique des terres blanches poreuses («faïences fines») des manufactures de Carouge, Jussy, Nyon et Turin. Revue des Amis suisses de la céramique 131, 158-222.

Pelichet 1992
Edgar Pelichet, Les charmantes faïences de Nyon. De surprenants animaux et des vases. Manuscrit inachevé, 1992 (Archives du Château de Nyon).

Schumacher et Quintero 2012
Anne-Claire Schumacher et Ana Quintero (éd.), La manufacture de porcelaine de Langenthal, entre design industriel et vaisselle du dimanche – Die Porzellanmanufaktur Langenthal, zwischen Industriedesign und Sonntagsgeschirr. Milan/Genève 2012.