Matzendorf-Aedermannsdorf, canton de Soleure, Manufacture de faïence (1798–2004)

Céramiques de Matzendorf dans CERAMICA CH

Roland Blaettler 2019

Introduction

Il y a eu à Matzendorf/Aedermannsdorf, dans le canton de Soleure, une manufacture de faïence et de faïence fine fondée à la fin du 18ème siècle et active jusqu’au début du 21ème siècle. Dans l’histoire de la Suisse, il n’y a eu que peu de lieux de production céramique qui ont été actifs sur une durée comparable.

Les collections des musées soleurois prennent en compte cette situation historique particulière. Elles reflètent non seulement ce que nous considérons aujourd’hui comme la production de Matzendorf/Aedermannsdorf, mais aussi son histoire mouvementée, qui a été marquée tout au long du 20ème siècle par des attributions controversées à ce centre de production céramique du canton de Soleure. Depuis le début de ce siècle, les collectionneurs et les antiquaires ont attribué des faïences à Matzendorf, dont on sait aujourd’hui qu’elles ont été produites par différentes manufactures de faïence à et aux environs de Kilchberg, au bord du lac de Zurich. L’attribution de ces faïences à Matzendorf était alors officiellement soutenue par l’avocat et économiste bernois Fernand Schwab dans le premier ouvrage qu’il a publié sur ce sujet en 1927. Plus tard, Maria Felchlin a également revendiqué pour Matzendorf des faïences et des faïences fines produites dans l’Est de la France. Cet élargissement de la production de Matzendorf à la suite de ces « annexions » purement interprétatives n’est pas resté sans conséquences sur les collections du canton.

Dans les institutions dont les collections doivent remplir une mission historico-culturelle, comme le Musée Blumenstein de Soleure, le Musée d’histoire d’Olten ou le Musée des traditions locales du château d’Alt-Falkenstein, la production de Matzendorf, plus les céramiques qui étaient considérées comme telles à l’époque, constituent une partie importante des collections de céramiques : environ 25 % à Olten et 70 % à Soleure et au château d’Alt-Falkenstein. En ce qui concerne les collections au village de Matzendorf lui-même, son Musée de la céramique et la Collection Maria Felchlin sont entièrement consacrées à la « problématique Matzendorf », la deuxième étant une illustration fidèle des théories de Maria Felchlin, probablement la figure la plus marquante de l’historiographie de cette Manufacture soleuroise.

Compte tenu du rôle central que la « problématique Matzendorf » a joué dans le développement des collections du canton de Soleure, il nous semble judicieux de revenir d’abord sur l’histoire de la Manufacture et sur celle de l’attribution véridique ou supposée de ses produits selon l’interprétation des auteur(e)s qui ont abordé le sujet, avant tout Fernand Schwab, Maria Felchlin et Albert Vogt.

Historique de la Manufacture de Matzendorf

Comme l’a précisé l’historien Albert Vogt, la Manufacture, communément appelée « Matzendorf », était en réalité située sur le territoire de la commune voisine d’Aedermannsdorf (Vogt et al. 2000, 12-13). Cette inexactitude, qui n’a pas été remarquée pendant longtemps, n’a été corrigée qu’avec la nouvelle société anonyme fondée en 1883 à la place de l’ancienne usine : la « Tonwarenfabrik Aedermannsdorf – Fabrique de céramique d’Aedermannsdorf ».

L’historiographie actuelle de la Manufacture commence en 1927 avec le grand ouvrage de Fernand Schwab sur le développement industriel du canton de Soleure, qui constitue aujourd’hui encore la base de l’histoire économique de ce canton. Le chapitre sur la Manufacture de Matzendorf, basé sur la compilation d’archives, est la première contribution importante sur la fondation et le développement de l’entreprise (Schwab 1927, 459-477).

Maria Felchlin (1899-1987), médecin dans sa ville natale d’Olten et connue pour sa mobilisation pour l’émancipation de la femme, a joué un rôle important dans la vie culturelle de sa ville et s’est engagée pour la défense de la faïence de Matzendorf (Bloch 1989). Elle était en effet tombée sous le charme des céramiques de la vallée de la Dünnern, un affluent de l’Aar dans le canton de Soleure, les a probablement collectionnées depuis la fin des années 1920 et a poursuivi les études commencées par Fernand Schwab. Elle a présenté les premiers résultats de ses travaux de recherche dans un article très documenté publié dans le « Jahrbuch für solothurnische Geschichte – Annuaire historique de Soleure de 1942 » (Felchlin 1942).

Lors de la première exposition nationale au château de Jegenstorf, canton de Berne, organisée en 1948 par l’association « Les amis suisses de la céramique », le chapitre « Faïences et faïences fines de Matzendorf/Aedermannsdorf » a été supervisé par le collectionneur Fritz Huber-Renfer, qui en a également rédigé les textes du catalogue. Pour l’exposition et dans les commentaires, il a entièrement suivi les thèses de Mme Felchlin. Il a ainsi totalement adopté son point de vue, une opinion qu’elle a exprimée avec conviction, selon laquelle les faïences du style qu’elle appelle « famille bleue » (voir ci-dessous) étaient des œuvres de l’atelier de Niklaus Stampfli à Aedermannsdorf. La plupart des 154 objets exposés provenaient des collections Huber-Renfer et Felchlin (Jegenstorf 1948, 72-86). Lors de la deuxième exposition de céramiques suisses au château de Nyon en 1958, la céramique de Matzendorf/Aedermannsdorf était représentée par 78 objets des collections Felchlin (33 pièces), Blumenstein, Huber-Renfer et A. Probst de Bad Attisholz, sur les bords de l’Aar à 5 km de Soleure, selon le classement de Felchlin elle-même. Cela montre qu’à cette époque Maria Felchlin était l’autorité absolue dans ce domaine. En 1968, à l’occasion du 1000e anniversaire de Matzendorf, elle publie une version révisée de son « histoire de la Manufacture », en accordant une attention particulière à la partie où elle traite de la production (Felchlin 1968).

Dans le cadre de sa thèse sur l’histoire économique, sociale et culturelle de la commune d’Aedermannsdorf, Albert Vogt étudie les archives de manière approfondie. Il découvre ainsi des documents jusqu’alors inconnus sur l’histoire de la Manufacture (Vogt 2003). Il publie ses conclusions dans un premier article du « Jahrbuch für solothurnische Geschichte – Annuaire historique de Soleure de 1942 » (Vogt 1993). Quelques années plus tard, il se voit confier la tâche de rédiger l’histoire de la Manufacture de Matzendorf/Aedermannsdorf, qui est publiée par les « Amis de la céramique de Matzendorf » à l’occasion du 200e anniversaire de l’industrie céramique (Vogt et al. 2000).

Les débuts de la Manufacture

Schwab rappelle que des patriciens de Soleure avaient envisagé dès les années 1760 de fonder une manufacture de faïence sur le modèle bernois. Ils étaient membres de la Société économique, qui s’est alors mise à la recherche de matières premières sur le territoire du canton. Schwab raconte comment deux hommes de la Société, le chanoine Viktor Schwaller et Ludwig von Roll (1771-1839), ont découvert le gisement de une argile réfractaire près d’Aedermannsdorf lors d’un voyage légendaire dans la vallée de la Dünnern. Schwaller et von Roll achètent alors le site et reçoivent l’autorisation du conseil municipal de Soleure d’y construire un bâtiment pour la production de céramiques pour la cuisson, résistantes au feu, « parce que la terre est adaptée à cet usage » (Vogt et al. 2000, 20). Dès 1797/98 le bâtiment est construit. La population d’Aedermannsdorf craignait cependant que les besoins en bois de la nouvelle industrie ne fassent dépérir la forêt et que cette industrie en mains externes n’amène des étrangers et des gens de peu de moralité dans la vallée. Ils tentèrent de se défendre et, en 1798, l’invasion française intensifia le conflit à tel point que le commissaire helvétique de Balsthal, préfecture du district à 6 km d‘Aedermannsdorf, fut chargé en avril de régler le litige, ce qu’il réussit apparemment à faire. Schwaller se retira très tôt du projet, de sorte que la construction de l’usine fut finalement l’œuvre de von Roll seul. Ce fut le premier acte majeur de ce pionnier de l’industrie soleuroise.

Maria Felchlin a complété le tableau que Schwab avait esquissé des débuts de la manufacture en étudiant les archives des communes concernées. Schwab avait été surpris de constater qu’il ne pouvait identifier qu’un seul travailleur étranger dans l’usine, à savoir le peintre allemand Josef Beyer von Dirmstein (dans l’actuel Rhénanie-Palatinat), mentionné qu’une seule fois en 1837. A la suite de ses recherches, Felchlin est en mesure d’identifier d’autres étrangers – français et allemands – qui ont incontestablement travaillé comme ouvriers spécialisés dans l’usine entre 1801 et 1810 (Felchlin 1942, 11-12). Dans le registre des baptêmes de Matzendorf en 1801, elle trouve le nom de Margaritha Contre, née Leffel, de Sarreguemines (F), désignée sous le vocable « Directrix in der Fabriqs ». Elle en tire la conclusion que cette dame doit être la directrice de l’usine, ce qui aurait également témoigné de l’attitude progressiste de von Roll (Felchlin 1942, 12 ; Felchlin 1968, 166). Albert Vogt a cependant corrigé cette interprétation hâtive en 1993 en identifiant Franz Contre, le mari de Margaritha, comme le véritable directeur.

Albert Vogt a également réussi à clarifier les circonstances entourant la fondation et le début des activités de la Manufacture. Le premier souci de Ludwig von Roll était de trouver des spécialistes compétents pouvant faire démarrer la production avec efficacité pendant la mise en œuvre de l’usine. À cette fin, von Roll s’est d’abord adressé à Johann Jakob Frei (1745-1817), le faïencier de Lenzbourg, canton d’Argovie, à une cinquantaine de km de là, venu à Soleure quatre ans plus tôt pour obtenir du conseil municipal une autorisation pour construire une manufacture de porcelaine sur le territoire cantonal. La demande de Frei, qui était dans une situation financière très difficile depuis 1790 (Ducret 1950, 73-87), avait alors été sèchement rejetée. L’offre de prendre en charge la direction technique de la nouvelle usine arrive au bon moment. Grâce aux dossiers archivés au tribunal du district de Balsthal, Vogt a pu établir qu’en juillet 1798, von Roll a conclu un contrat avec Frei, aux termes duquel ce dernier s’engageait, contre la somme de 100 louis d’or (monnaie française), à fournir aux dirigeants de l’entreprise les connaissances techniques nécessaires à la construction des fours et au mélange des terres pour la production de faïence et de faïence fine anglaise (appelée terre de pipe) ainsi qu’à la production de céramiques de cuisson brunes et blanches, afin qu’au terme de son enseignement, la production puisse être réalisée sans lui. Contrat en poche, Frei s’est alors installé avec sa famille à Aedermannsdorf. Selon les affirmations de Frei lui-même, il a parfaitement rempli ses obligations et la Manufacture a ainsi pu commencer sa production en septembre 1799. Mais la Compagnie a refusé de lui payer la première moitié du montant convenu par contrat. Bien que le tribunal de Balsthal ait statué en faveur de Frei, un recours contre cette décision auprès du tribunal cantonal de Soleure l’a finalement contraint à apprendre à Joseph Eggenschwiler, l’associé de von Roll, comment fabriquer des faïences fines et à terminer les derniers fours en cinq semaines. Frei, qui n’était pas un expert en faïence fine, a été bouleversé par cette situation. Vogt suppose qu’il a quitté Aedermannsdorf à la fin de 1799, début 1800. Il ne restait alors plus à Eggenschwiler, qui s’en plaignit auprès des fonctionnaires des impôts d’Aedermannsdorf, qu’à travailler par « tâtonnement » et à chercher des ouvriers qualifiés, bien qu’il ait eu du mal à en trouver (Vogt 1993, 424-425).

En 1970, Maria Felchlin fait une découverte sensationnelle sous la forme du livre de recettes de la Manufacture, qu’elle publie sous le titre « Das Arkanum der Matzendorfer Keramiken – L’arcane des céramiques de Matzendorf »  (Felchlin 1971). Ce livre, qui a été transmis de générations en générations dans la famille Meister, contient diverses recettes pour la production de faïence, de faïence fine et de céramiques de cuisson brunes. La partie principale, datée du 26 juillet 1804 et signée des initiales « F. C. » est contresignée par Joseph Bargetzi, le secrétaire de la fabrique. Des notes supplémentaires ont été ajoutées jusqu’en 1810. Ce document apporte d’importantes informations supplémentaires sur les débuts de l’entreprise. On y apprend que l’argile blanche nécessaire à la fabrication de la faïence fine était importée de Heimbach-en-Brisgau, aujourd’hui un quartier de la ville allemande de Teningen, à une vingtaine de km au nord de Fribourg-en-Brisgau, tandis que la terre pour la faïence venait de Laupersdorf, Matzendorf et Aedermannsdorf, trois villages dans un rayon de 2 km. Du fait que le chapitre sur la faïence est nettement moins détaillé que celui sur la faïence fine, Felchlin a conclu, à juste titre, que cette technique était déjà connue à Matzendorf où l’on savait dès le début comment produire de la faïence. De même, les informations sur les céramiques de cuisson brunes sont très brèves et datent de 1806, ce qui laisse également penser que cette production remonte aussi aux premiers temps de la Manufacture.

En parcourant les registres des archives municipales d’Aedermannsdorf, que Felchlin n’avait bizarrement pas consultées, Albert Vogt est tombé sur le nom de la personne qui a pris la direction de la Manufacture après le départ de Frei : Franz Contre de Sarreguemines en Lorraine (F). Contre n’apparaît plus dans les registres après avril 1804. Il est presque certain qu’il est l’auteur du livre de recettes « l’Arcane » signé « F. C. ». Il a dû le rédiger peu avant son départ (Vogt 1993, 426). Vogt a également réussi à étendre considérablement la liste des employés de la Manufacture établie par Felchlin. Pour la période de 1800 à 1808, cette liste fait apparaître une douzaine d’ouvriers qualifiés de l’étranger (France et Allemagne) qui ont travaillé dans la Manufacture comme tourneurs, peintres, enfourneurs ou modeleurs (Vogt 1993, 429). Il est probable que les premiers d’entre eux soient venus à Aedermannsdorf avec Franz Contre. Grâce à ces spécialistes, il a finalement été possible de lancer la production de faïence fine. Plusieurs des ouvriers mentionnés par Vogt provenaient de manufactures de faïence fine françaises réputées comme Montereau, Niderviller, Lunéville ou Sarreguemines.

La Manufacture pendant le bail d’Urs Meister (1812-1827)

Fernand Schwab mentionne que Ludwig von Roll a acheté la forge des frères Dürholz à Aedermannsdorf en 1810 et s’est alors tourné vers l’industrie métallurgique. Il s’est ainsi retiré de la gestion de la Manufacture, sa première entreprise commerciale, et l’a alors louée à Urs Meister, un autochtone. Schwab se plaint qu’il ne subsiste que quelques documents qui peuvent servir à éclairer ce nouveau chapitre. Il cite d’abord un rapport de de 1825 produit par l’administration fiscale, qui se plaint qu’à Matzendorf la faïence est de moindre qualité que les produits français et que la faïence fine est loin d’être égale à celle de Nyon (Schwab 1927, 464).

Le deuxième document découvert par Schwab est une demande au conseil municipal datant de 1826 pour obtenir l’autorisation d’organiser une loterie dont les prix seraient des faïences et des faïences fines afin de se débarrasser du stock et de satisfaire les créanciers. Le texte nous apprend que :

  • La Manufacture a souffert de la concurrence croissante des produits étrangers
  • Qu’elle a employé 22 travailleurs locaux depuis 1812
  • Que la production, dont les sept huitièmes ont été vendus en dehors du canton, a atteint une valeur marchande de 16 000 francs (Schwab 1927, 465).

Quel que soit le résultat de la loterie, la situation financière n’a pas permis à Urs Meister de poursuivre l’activité. Il se retire de l’entreprise et est remplacé par un comité de direction composé de Niklaus Meister et de ses trois fils Ludwig, Melchior et Josef, Johann Schärmeli, Viktor Vogt et Josef Gunziger. Les cinq premiers vivaient à Matzendorf, les deux autres à Aedermannsdorf.

En 1829, Ludwig von Roll fait faillite et est obligé de vendre ses biens immobiliers. La Manufacture de Matzendorf est alors rachetée par les sept successeurs d’Urs Meister. Ludwig Meister (vers 1790-1869) en prend la direction et baptise la société « Ludwig Meister und Mithaften – Ludwig Meister & Cie ». À l’exception de Niklaus Meister, tous les associés travaillent dans l’entreprise. Les parts de la société restent dans les familles Meister, Gunziger et Vogt jusqu’en 1883. Les descendants de ces familles se marient entre eux, de sorte que la société prend le caractère d’une entreprise familiale au sens propre du terme. Après la mort de Ludwig Meister, son fils Johann (1825-1876), et, en 1876, son cousin Niklaus Meister (1821-1897), reprennent la direction. La société « Ludwig Meister & Cie » se maintient jusqu’en 1883, date à laquelle elle a été transformée en une nouvelle société anonyme.

Pour cette période, Schwab s’est appuyé sur les quelques sources encore disponibles, comme le compte-rendu du gouvernement de Soleure de 1836/37, dont on apprend que « faute de terre appropriée, on ne produisait plus de jolies faïences et de céramiques de table en terre de pipe … ». A cette époque, il semble que l’on ne produisait plus que de la faïence de table ordinaire et des céramiques de cuisson. Par ailleurs, on apprend que l’usine emploie encore 19 ouvriers et que la majeure partie de la production est encore vendue dans les cantons de Berne et de Bâle, et, dans une moindre mesure, dans les cantons de Lucerne et d’Argovie (Schwab 1927, 467).

Pour la période de 1850 à 1883, Albert Vogt note que l’entreprise ne comptait que neuf à douze ouvriers, ce qui laisse supposer une baisse de la production. Entre 1858 et 1862, le chiffre d’affaires annuel était encore d’environ 5 000 francs, avec des pointes pouvant aller jusqu’à 7 000 francs, et qu’entre 1866 et 1870, il était au minimum d’environ 3 500 francs. On peut en déduire que le rendement devait être faible. Cependant, jusqu’à la fin, une grande partie de la production était vendue jusque dans les cantons de Berne, Bâle et Argovie. Vogt note que ces fluctuations correspondent à la situation économique générale de l’époque (Vogt et al. 2000, 37-38).

La Fabrique de céramiques d’Aedermannsdorf (1883-1960) et la société Rössler SA (1960-2004)

En 1883, la société anonyme « Thonwarenfabrik Aedermannsdorf » (« Fabrique de céramiques d’Aedermannsdorf »), a remplacé la « Manufacture de Matzendorf ». La plupart des actionnaires ne vivaient alors plus dans la vallée de la Dünnern et appartenaient à la classe supérieure politique et économique du canton. Cependant, la nouvelle société s’est bien développée. L’essor de l’industrie horlogère dans la vallée a donné un coup de fouet à l’industrie de la construction, et le nouveau département de fabrication des poêles et chauffages domestiques fait de la Fabrique une entreprise très rentable. A partir de la fin de 1890, la manufacture abandonne les matières premières locales et importe de l’argile du Palatinat allemand et de la Tchécoslovaquie. En 1884, elle compte 13 employés, en 1885, 38 et en 1897, 54. La Fabrique a été détruite par deux incendies en 1887 et 1913, mais a été immédiatement reconstruite et modernisée. Ainsi, en 1913, la production a été partiellement mécanisée et les fours ont été convertis au charbon. L’usine produit désormais à parts égales des poêles et des carreaux de poêle d’une part, et de la vaisselle brune d’autre part, comme le rapporte Fernand Schwab lors de sa visite de l’usine en 1924.

En 1927, l’entrepreneur bâlois Alfred von der Mühll rachète la société anonyme « Fabrique de céramiques d’Aedermannsdorf », qui est alors en crise. Le nombre de travailleurs y est en baisse depuis 1926. Avec le nouveau propriétaire, la situation s’améliore jusqu’à ce que la manufacture ressente comme les autres les effets de la crise économique mondiale. En 1934, un département artistique est ouvert. Sa gestion est alors confiée au céramiste bernois Benno Geiger. Sans la concurrence des importations de vaisselle en provenance des pays voisins complètement interrompues pendant la Seconde Guerre mondiale, l’usine connaît un essor qui la conduit à augmenter sa production et à la diversifier au-delà de la vaisselle brune traditionnelle.

Fours électriques à Aedermannsdorf aux alentours de 1943, tels que présentés dans une brochure publicitaire de la société Salvis S.A. à Emmenbrücke, canton de Lucerne

Après 1947, l’usine doit à nouveau lutter contre une concurrence étrangère croissante. En 1960, l’usine est rachetée par l’industriel Emil Rössler, actif à Ersigen dans l’Emmental bernois. La société anonyme Rössler est aujourd’hui spécialisée dans la production de vaisselle en faïence fine et, depuis 1963, en porcelaine. En 2004, son site d’Aedermannsdorf ferme ses portes.

Deux autres poteries à Matzendorf/Aedermannsdorf

La poterie Studer à Matzendorf (1826-1854)

Dans une notice sur le canton de Soleure, publiée en 1836, l’auteur mentionne sans autre commentaire « deux faïenceries à Matzendorf » (Strohmeier 1836, 101 et 232). Fernand Schwab a en effet identifié une poterie appartenant à un certain Urs Studer (1787-1846), qui est mentionné dans le registre des décès comme « fabricant de faïence ». Il avait acheté une maison à Matzendorf en 1817. Une inscription au registre foncier de 1825 indique qu’il y avait établi une poterie. Schwab a visité l’endroit dans les années 1920, lorsque l’espace où se trouvait l’atelier était encore clairement visible, et a constaté qu’il était assez petit et qu’il n’avait guère de place pour plus de trois travailleurs (Schwab 1927, 474).

Plus tard, Albert Vogt a ajouté que Studer apparaît sur les listes du recensement de 1808 comme un ouvrier de la Manufacture (Vogt 1993, 430) et qu’en 1826, il a demandé l’autorisation d’installer un four dans sa maison (Vogt et al. 2000, 63). En 1846, les deux fils de Studer, Urs et Josef, ont repris la poterie, qui a continué à fonctionner jusqu’en 1854. Ce que l’atelier a produit reste un mystère. Contrairement à Albert Vogt, nous ne pensons pas qu’il produisait de la faïence, mais de la terre cuite engobée et glaçurée.

La poterie Stampfli à Aedermannsdorf et ses successeurs (1803 – après 1907)

Dans la première version de sa monographie, Maria Felchlin raconte sa rencontre avec une personne locale qui lui a assuré que son arrière-grand-père, qui s’appelait Stampfli, fabriquait des faïences dans le style de la « Famille bleue » (voir ci-dessous – par exemple MBS 1912.107 ; MBS 1912.126). Felchlin partit à la recherche d’informations plus précises et trouva réellement la trace de Niklaus Stampfli (1811-1883), qui travailla comme potier à Aedermannsdorf des années 1840 jusqu’en 1879/80, date à laquelle il se retira à Bellach, canton de Soleure, à une trentaine de km de là, pour vivre avec sa fille. Stampfli était connu dans la région sous le nom de « Hafnerchlaus – Klaus le potier » et son atelier était connu sous le nom de « Hafnerhütte – la cabane du potier » (Felchlin 1942, 38-42).

Sur ce thème, Albert Vogt ajoute qu’en 1803, un certain Urs Josef Stampfli (1775-1847) a reçu l’autorisation de construire un four à l’Allmend (aux pâturages) d’Aedermannsdorf, avec lequel il semble qu’il produisait principalement des carreaux de poêle. Son fils Niklaus a également appris l’art de la poterie. En 1833, il vit encore à Aedermannsdorf, puis on le retrouve pendant dix ans à Crémines dans le Jura bernois. Le Musée de la céramique de Matzendorf possède de lui deux matrices (moules) en plâtre pour réaliser la forme des assiettes, l’une avec sa signature gravée « Stampflÿ 1834 », l’autre avec ses initiales « N. S. ». Ces précieuses pièces suggèrent que Stampfli savait comment fabriquer des moules en plâtre (Vogt et al. 2000, fig. 13). Entre 1842 et 1845, il retourne à Aedermannsdorf, où il travaille probablement comme ouvrier journalier dans la Manufacture. Après la mort d’Urs Josef, il acquiert l’atelier de son père en 1847. La même année, il présente à l’exposition des arts décoratifs de Soleure « une bouteille en terre cuite, glaçurée en noir » (cat. de l’exposition de Soleure, 1847). En 1851, Niklaus Stampfli est contraint de vendre son atelier, mais il doit attendre quatre ans pour être payé. Il est toutefois possible qu’il ait continué à exercer sa profession jusqu’en 1858 (Vogt et al. 2000, 61). Vogt suppose qu’il a ensuite travaillé dans la Manufacture jusqu’à ce qu’il s’en soit allé, vers 1879/80, car en 1860 il a vécu dans une maison appartenant à Josef Vogt, l’un des propriétaires de la Manufacture, et, en 1870, dans le bâtiment de la Manufacture elle-même. Compte tenu de son faible salaire hebdomadaire de 5 Fr., Vogt suppose qu’il a travaillé dans la Manufacture non seulement pour l’entreprise mais aussi à son propre compte (Vogt et al. 2000, 56).

WQuant à la « Hafnerhütte – la cabane du potier » fondée par Urs Josef Stampfli, elle fut utilisée par différents propriétaires jusqu’au début du 20ème siècle : d’abord par les potiers Josef Wiss (de 1858 à 1862) et Johann Schuppisser (de 1862 à 1865) ; en 1865, l’atelier de poterie fut acheté par Urs Josef Bläsi, qui le loua à deux potiers, Peter Siegenthaler de Langnau, dans l’Emmental bernois, et Johann Schneider de Niederhünigen, dans le Mitteland bernois. À la fin des années 1880, elle a été reprise par Rupert Bläsi, le fils du propriétaire (1868-1911), qui, en 1885, travaille quelques mois dans la Fabrique de céramiques d’Aedermannsdorf (Vogt et al. 2000, 61-62). Selon une publicité de novembre 1907, Rupert Bläsi proposait « toutes sortes de bols et de pots à lait ainsi que des pots de fleurs et des carreaux de céramiques avec décors floraux ».

Attribution des céramiques à Matzendorf : La problématique Matzendorf/Schooren

 Fernand Schwab
Dans son travail de pionnier réalisé en 1927, Fernand Schwab ne s’est pas contenté de raconter l’histoire de la Manufacture de faïence de Matzendorf, mais a également tenté de déterminer ce qui avait été produit dans la Manufacture en se référant aux collections du musée de Soleure (le futur musée Blumenstein). Les produits portant des inscriptions nominatives de la région, lui permettant de les attribuer à Matzendorf, étaient plutôt rares et dataient pour la plupart de la période tardive de la production, du milieu des années 1840 jusqu’aux environs de 1880 (Schwab 1927, fig. 2 après p. 468).

La première mention écrite concernant la production de faïence a été trouvée par Schwab dans le rapport du Conseil des finances de 1825. Comme il n’avait pas connaissance d’une production de produits de ce type de l’époque de von Roll, il a donc supposé qu’au cours de ses premières années d’activité, la Manufacture ne produisait que de la faïence fine et que la fabrication de faïence n’a commencé qu’à l’époque du bail d’Urs Meister (1812-1827). La même source précise que les sept huitièmes de la production annuelle, correspondant à une valeur marchande de 16 000 francs, étaient vendus en dehors du canton. Mais à quoi ressemblait cette production soleuroise, dont la majeure partie était exportée ?

Pour répondre à cette question, Schwab s’est alors intéressé au groupe relativement important de faïences du Musée d’histoire de Berne, que les collectionneurs et les antiquaires attribuaient traditionnellement à Matzendorf (Schwab 1927, troisième illustration après p. 468). Aujourd’hui, nous savons que la plupart de ces objets ont été produits par les différentes manufactures en activité au cours des années 1820/50 à Kilchberg-Schooren et dans les environs, sur les rives du lac de Zurich, dont la production était alors peu connue et mal documentée. Schwab attribue ce groupe céramique à Matzendorf parce qu’il semblait combler une lacune importante dans la chronologie de la production avant la fabrication tardive des médiocres produits soleurois. Cependant, déjà à cette époque, cette attribution a été mise en doute car on avait remarqué que, curieusement, ce type de faïences n’était guère représenté dans les collections du Musée de Soleure. Schwab a balayé l’argument en soulignant l’importance des exportations de la manufacture de Matzendorf (Schwab 1927, 466), confirmée par son chiffre d’affaires annuel, qui lui paraissait suffisamment considérable pour justifier la présence des produits de Matzendorf à Berne. Il crée ainsi de toutes pièces une attribution à Matzendorf d’un groupe de faïences de qualité supérieure, qu’il pense avoir été produit à Matzendorf exclusivement pour l’exportation. Comme il a trouvé la plupart des exemples de ces produits à Berne, la principale région de vente pour la Fabrique, il a appelé leur style de peinture le « décor bernois ».

« Décor bernois »

« Famille bleue »

Afin de situer chronologiquement le « décor bernois », Schwab a pointé du doigt deux assiettes datées de 1822 (collection privée), qu’il pensait avoir été réalisées lors des débuts de la production de faïence à Matzendorf. Compte tenu des disparités entre le « décor bernois » des années 1820 (voir par exemple MBS 2010.2 ; KMM 68 ; KMM 69 ; SFM 138 ; KMM 71 ; KMM 96 ; MBS 1942.20 ; KMM 91 ; SFM 84 ; HMO 8163) et le décor des faïences fines de Soleure de la même époque, il est difficile de suivre l’argumentation de Schwab (par exemple KMM 67 ; MBS 1917.36 ; HMO 8535). Schwab date la fin du « décor bernois » vers 1843 en se référant à une note dans le rapport financier de 1836/37, selon laquelle la Manufacture ne produisait alors plus de « faïences fines », mais seulement « toutes sortes de faïences de table ordinaire et des céramiques de cuisson brunes ». Schwab a constaté des disparités considérables entre les céramiques de table à « décor bernois » et les produits moins élaborés des années 1860-1880, mais il a également relevé des exemples de transition avec des éléments des styles antérieurs et postérieurs. Il a alors inventé le terme de « famille bleue » pour les pièces du dernier style, car, sur celles-ci, la couleur bleue dominait, surtout dans les lignes soulignant les bords des céramiques (par exemple MBS 1912.128 ; KMM 507).

Par rapport aux « céramiques d’exportation » et à leur « décor bernois », la « famille bleue » est clairement de moindre qualité, tant au niveau des formes que du décor peint. Une différence aussi évidente devait être l’expression d’un déclin indéniable. Schwab considérait donc la « famille bleue » comme une « production occasionnelle », qui avait été réalisée par des employés de la Manufacture en dehors de leurs heures de travail et qui n’était vendue qu’à une clientèle restreinte habitant la vallée de la Dünnern ou fabriquée pour leur usage personnel. Cela n’avait rien à voir avec la production officielle de la Manufacture. Cette position anticipait la théorie des « produits amateurs » que Maria Felchlin a développée par la suite (voir ci-dessous). En résumé, Schwab pense que la manufacture a introduit sur le marché des produits du type « décor bernois » dès le début des années 1820, en particulier pour les clients des cantons voisins de Berne et de Bâle, et qu’elle a cessé de fabriquer de tels produits à partir de 1837 environ pour des raisons économiques. Plus tard, la « famille bleue » a vu le jour. Il s’agissait d’une production non officielle, de qualité inférieure et moins professionnelle, qui n’était qu’un pâle reflet de ce qui avait été fabriqué à Matzendorf autrefois, réalisée par quelques ouvriers de la Manufacture pour un petit marché local. En ce qui concerne les exportations, l’accent est désormais mis par la Manufacture sur la production de « céramiques de cuisson brunes » (Schwab 1927, 473).

Maria Felchlin
Maria Felchlin entre alors en scène. Avec l’énergie qui la caractérise, elle entreprend de faire progresser les connaissances dans le domaine de la céramique de Matzendorf sur la base des fondements énoncés par Schwab. En outre, elle se consacrée à la production de la Manufacture, cherchant à approfondir et à clarifier les théories de Schwab. Elle adopte les catégories de « décor bernois », de « famille bleue » et de « céramiques de cuisson brunes » définies par Schwab en les complétant, en les systématisant et en développant ce qu’elle nomme son « hypothèse de travail » (Felchlin 1942, 22-25). Le prospectus de la loterie d’Urs Meister en 1826 mentionne un service de table pour 24 personnes, et elle voulait savoir ce que cela pouvait être.

Décor à la grue – Interpellée par cette mention, elle tombe lors de ses recherches chez une habitante de Trimbach, près d’Olten dans le canton de Soleure, sur un groupe de faïences présentant ce célèbre « décor à la grue » en camaïeu violet, qui proviendrait de l’auberge voisine « St. Urs et Viktor » à Boningen, à une dizaine de km de Trimbach, et qui, selon la tradition, aurait été manufacturées à Matzendorf (Felchlin 1942, Taf. VIII, fig. 13). Plus tard, elle a acquis des pièces de ce service pour sa propre collection (SFM 34 ; SFM 38 ; SFM 39).

Pour Maria Felchlin, ces faïences sont représentatives de la toute première phase de la production de faïence à Matzendorf, donc avant le « décor bernois » ; elle en a fixé la période de production entre environ 1808 et 1820 ; cet avis a été « en quelque sorte » officiellement confirmé par la présence de ces pièces lors de l’exposition organisée à Jegenstorf en 1948 (Jegenstorf 1948, 72-73). Après la découverte d’une assiette en faïence datant de 1801 au Musée de Soleure (MBS 1912.220), Felchlin avance la date du début de la production de faïence et estime désormais que la Manufacture a fabriqué de la faïence, en parallèle avec la faïence fine, dès le début de la production.

« Décor bernois » – Maria Felchlin défend désormais contre vents et marées sa plus grande assomption, l’hypothèse du « décor bernois » de Matzendorf qui est de plus en plus remise en question par son attribution à Zurich. La première objection est venue de Karl Frei, le directeur adjoint du Musée national suisse, décédé en 1953. Peu après la parution des travaux de Schwab en 1927, la première publication fondamentale de Frei sur les faïences de Kilchberg-Schooren paraît en 1928 (Frei 1928). Lorsque Felchlin visita le Musée national suisse en 1932, ce fut pour elle un énorme choc lorsqu’elle constata que les faïences de la « famille bleue » étaient presque les seules à être étiquetées comme étant produites à Matzendorf, alors que le « décor bernois » était, lui, attribué à Kilchberg (Felchlin 1968, 154). Elle s’y opposa par toute une série d’arguments qui, selon elle, parlaient en faveur de Soleure, mais qui, rétrospectivement, se révélèrent peu pertinents (Felchlin 1942, 30-38).

Faïence fine

Sur la base d’une soupière couverte provenant de la famille du greffier Bernhard Munzinger de Balsthal (SFM 1), à 6 km d‘Aedermannsdorf, Felchlin a aussi attribué à la production de Matzendorf un groupe de vaisselle en faïence fine décorée d’élégantes fleurs légèrement en relief (SFM 1 ; SFM 2 ; SFM 3 ; SFM 4 ; SFM 9 ; SFM 10 ; SFM 15 ; SFM 18 ; SFM 23 ; SFM 24 ; SFM 25 ; SFM 26).

Elle présente ce nouvel erlagissement de la production de Matzendorf à l’exposition de Nyon en 1958, ce qui déclenche à nouveau une discussion sur l’attribution officielle de ces faïences fines (Nyon 1958, 38 ; Felchlin 1968, 176-178).

« Produits amateurs » – « Ceux d’Aedermannsdorf»
Felchlin nomme « Laienprodukte – produits amateurs (littéralement produits laïcs)» ou « produits de loisirs » les céramiques qu’elle considère comme comme étant de qualité insuffisante au vu des standards officiels de la Manufacture de Matzendorf. Elle développe également une nouvelle théorie pour la « famille bleue » de Schwab. Un arrière-petit-enfant du potier Niklaus Stampfli lui aurait dit que son ancêtre avait produit de telles céramiques en s’inspirant de celles de la Manufacture. Sur la base de cette information, Felchin attribue les céramiques de la « famille bleue » à la poterie Stampfli, appelée « Hafnerhütte – la cabane du potier » à Aedermannsdorf, et baptise ces produits les « Aedermannsdorfer – Ceux d’Aedermannsdorf ». D’autres descendants du potier lui auraient confirmé que Niklaus produisait « en plus de toutes sortes de vaisselle brune, également de la vaisselle à glaçure blanche avec un décor peint de fleurs multicolores » (Felchlin 1942, 39). Par ailleurs, une petite-fille de Stampfli possédait un écritoire que Stampfli aurait donné en cadeau à son père, le gendarme Josef Jäggi (SFM 212).

Selon Felchlin, la « famille bleue » représenterait donc, dans un certain sens, la phase finale de la « production amateure » et serait avant tout l’œuvre de Stampfli. Bien que Felchlin soit bien consciente que les décors de cette famille bleue ne pouvaient pas tous avoir été faits par la même main, elle estimait, puisque ces céramiques ne faisaient pas (ou plus) partie de la production officielle de la Manufacture, qu’elles étaient « de peu d’importance pour l’histoire et la recherche céramiques » (Felchlin 1942, 62). Une façon un peu frivole de résoudre le problème !

Les céramiques de Matzendorf dans le style de Strasbourg

En 1953, Maria Felchlin découvre au musée d’Olten, canton de Soleure, une soupière décorée avec des peintures de petit feu, sur la glaçure, dans le style des faïences de la France de l’Est avec une inscription la dédicaçant à « Elisabetha Winter d’Olten » (HMO 8692). Quelques années plus tard, elle découvre une deuxième soupière décorée dans le même style au musée Blumenstein de Soleure portant les noms de « Anna Maria Mohlet et Hans Georg Hugi Zuchwil » (MBS 1920.83).

En cherchant dans les archives, elle a trouvé les noms de ces Soleurois et a pu ainsi dater les soupières entre 1812 et 1815. Felchlin est maintenant tentée d’associer ces faïences à Matzendorf et d’y voir l’œuvre du potier Urs Studer qui y travaillait. Elle présente cette thèse pour la première fois en 1957 lors de la réunion annuelle de la Société d’histoire de Matzendorf (Felchlin 1957) et, plus tard, en 1958, lors de l’exposition au château de Nyon, où elle présente toute une série de faïences qui, sur la base de ces soupières, sont désormais des céramiques de « Matzendorf dans le style de Strasbourg » (Nyon 1958, 37–38; Felchlin 1968, 196–210; voir également AF 22-033-00; AF 22-034-00; MBS 1920.83; HMO 8064; HMO 8065; HMO 8066; HMO 8107; HMO 8108; HMO 8113; HMO 8114;  MO 8118; HMO 8119; HMO 8120; HMO 8126; HMO 8128; HMO 8129;HMO 8723; HMO 8680; HMO 8692; HMO 8713; SFM 43; SFM 46; SFM 48; SFM 50; SFM 51; SFM 52; SFM 53; SFM 54; SFM 55; SFM 56; SFM 58; SFM 60; SFM 61; SFM 62; SFM 63; SFM 64; SFM 66; SFM 67; SFM 68; SFM 69; SFM 71; SFM 72; SFM 205; SFM 206).

En ce qui concerne les soupières présentées ci-dessus, on peut noter ce qui suit : sur la question de la forme, mais aussi en termes de peinture, les experts français actuels considèrent ces deux pièces comme des phénomènes assez étranges. Les dédicaces peintes en noir sur la glaçure, qui font clairement référence aux Soleurois, peuvent très bien avoir été réalisées sur commande dans une fabrique étrangère sur la base d’un modèle qui lui aurait été fourni. La dédicace de la soupière MBS 1920.83 recouvre le décor et est donc certainement d’une autre main. L’écriture de la soupière HMO 8692 est bancale et incertaine, comme si la main qui l’a réalisée n’était pas familière avec l’écriture en italique ou cursive de la langue allemande. Les deux soupières sont donc sans doute des produits d’une manufacture de haut niveau, comme il en existait dans de nombreux endroits dans l’Est de la France à l’époque, et non d’un petit atelier comme celui de Studer. Vu l’importance du marché suisse pour les manufactures de l’Est de la France, il n’est pas exclu que des formes spéciales commandées par la clientèle suisse y aient été produites sur demande (communication de Jacques Bastian, expert CNES en céramiques du Grand Est de la France). En tout état de cause, nous ne connaissons aucune manufacture sur le territoire suisse qui aurait pu, à l’époque, fournir de la vaisselle en faïence avec un décor de petit feu de cette qualité.

Rudolf Schnyder
En 1997, Hans Brunner, le conservateur du Musée d’histoire d’Olten, organise l’exposition « Les 200 ans de la céramique de Matzendorf » dans le but de permettre un examen critique des théories de Schwab et Felchlin. Il en confie la conception et la réalisation à Rudolf Schnyder, ancien conservateur et chef du département de céramique du Musée national suisse, qui profite de l’occasion pour soumettre largement sa vision de la production de Matzendorf, qu’il avait déjà présentée dans la publication accompagnant l’exposition de 1990 « Faïences Biedermeier suisses, Schooren et Matzendorf » (Schnyder 1990). Sur la base de critères formels, techniques et stylistiques, il démontre que les produits de la Manufacture de Matzendorf possèdent leurs propres caractéristiques et sont très différents des produits des fabriques du lac de Zurich. Afin de rendre clairement visibles le caractère unique et le profil de la production de Matzendorf, il veille à ce que l’exposition ne contienne que des produits de Matzendorf. Ainsi, ce qu’il était convenu d’appeler le « décor bernois » n’est représenté qu’avec des exemples de Matzendorf, mais pas de Kilchberg. Il s’est également abstenu d’illustrer les hypothèses audacieuses concernant une production de faïence de Matzendorf au « décor à la grue », de faïences fines au décor floral légèrement en relief et des céramiques de « Matzendorf dans le style de Strasbourg ». D’autre part, la « famille bleue », en tant que phase finale d’un développement, a été réintégrée dans la production officielle de la Manufacture et n’est plus considérée comme un produit de loisirs résultant d’une activité d’amateurs dilettantes. Un examen des plus importantes collections suisses a également permis d’identifier et de présenter des faïences jusqu’alors inconnues des débuts de la Manufacture, réalisées pendant « la période von Roll ». La liste des objets exposés a ensuite été publiée avec les textes de l’exposition révisés dans la revue des Amis suisse de la Céramique n° 121, 2008 (Schnyder 2008).

Albert Vogt

Grâce à ses recherches méthodiques et rigoureuses sur la Manufacture de Matzendorf, Albert Vogt a pu compléter considérablement le tableau de l’histoire de l’entreprise entrepris par Schwab, puis largement repris par Felchlin. Il a publié les résultats de ses études dans l’ouvrage édité en 2000 par les « Amis de la céramique de Matzendorf » comprenant les résultats des investigations archéométriques menées par Marino Maggetti et Giulio Galetti de l’Université de Fribourg, sur mandat des Amis. On espérait alors que la controverse Matzendorf/Kilchberg pourrait enfin être tranchée clairement sur une base scientifique (Vogt et al. 2000). 2008 (Schnyder 2008).

La contribution de Vogt a permis de clarifier toute une série de questions concernant à la fois la production et les théories de Felchlin : par exemple, il ne peut pas soutenir l’hypothèse du « décor à la grue », prise de position confirmée par les résultats de l’analyse archéométrique (Vogt et al. 2000, Mz 43 – SFM 36). Ces faïences dites au « décor à la grue » sont nettement plus anciennes et proviennent très probablement de Franche-Comté (F) (SFM 34 ; SFM 35 ; SFM 36 ; SFM 37 ; SFM 38 ; SFM 39 ; HMO 8712).

Au sujet des céramiques de « Matzendorf dans le style Strasbourg » il présente de nouvelles données sur la biographie d’Urs Studer et note que ce dernier n’a construit son four qu’en 1826. Étant donné que les soupières que Felchlin lui attribue (HMO 8692 ; MBS 1920.83) ont dû être produites beaucoup plus tôt en raison de leurs dédicaces soleuroises, elles ne peuvent être des œuvres de Studer. L’analyse archéométrique de fragments de ces soupières a confirmé qu’il s’agissait bien de céramiques étrangères (Vogt et al. 2000, Mz 70 – HMO 8692). Pour notre part, il convient d’ajouter ici que les faïences de ce type sont unanimement considérées comme des produits de l’Est de la France et en particulier de la Lorraine. Même si elles ne sont que de qualité moyenne, leur fabrication présuppose une pratique propre aux grandes entreprises céramiques, ce qui n’est pas en adéquation avec l’atelier de poterie de Studer qui, selon Schwab, n’était que de petite taille. De plus, ces entreprises maîtrisaient la polychromie de la peinture sur glaçure, technique que Studer, qui avait terminé son apprentissage à la Manufacture de Matzendorf, ne pouvait certainement pas y avoir appris. Soit dit en passant, puisqu’une annonce publiée dans le « Solothurner Wochenblatt – Hebdomadaire soleurois » en 1806 proposait des faïences françaises, il va presque sans dire que l’on pouvait également passer des ordres au négociant pour des pièces portant une inscription nominative qui seront alors fabriquées en France (Vogt et al. 2000, 50).

Maria Felchlin ne connaissait pas la totalité de la biographie de Stampfli, telle que complétée plus tard par Albert Vogt. Elle ne savait pas qu’il avait travaillé à la Manufacture avant qu’il ne devienne indépendant. Et elle ne savait pas non plus qu’il y était retourné après sa faillite en 1858. Vogt présume qu’une partie des céramiques de la « famille bleue », que Felchlin nomme les « Aedermannsdorfer – Celles d’Aedermannsdorf », a été fabriquée par Stampfli pour son propre compte au sein de la Manufacture après que l’entreprise a cessé en 1845 de produire de la faïence de haute qualité. Vogt abolit donc la catégorie des « Aedermannsdorfer » de Felchlin et revient à la théorie de Schwab sur ces céramiques de la « famille bleue ». Partant du constat que cela ne pouvait pas être l’œuvre d’un seul peintre, il suppose qu’il y avait plusieurs ouvriers de l’usine qui décoraient les faïences pour Stampfli en dehors de leurs heures de travail sans être des peintres professionnels (Vogt et al. 2000, 54). Sur ce plan, il suit donc l’idée de Felchlin, mais en considérant bien sûr que leurs « produits amateurs » ont été fabriqués à la Manufacture.

En ce qui concerne le « décor bernois », Vogt partage le point de vue de Felchlin. Comme elle, il fait également référence à des produits qui sont clairement de la production de Matzendorf, comme ces deux plats à barbe de 1844 (HMO 8682 ; HMO 8896).

Il mentionne également le plat à barbe produit à Matzendorf pour Johann Bieli (voir ci-dessous MBS 1912.99) et les objets pour le service de table, également fabriqués à Matzendorf pour Jakob Fluri et Barbara Bläsi (voir ci-dessous HMO 8156 ; HMO 8139 ; HMO 8891 ; HMO 8897 ; HMO 8893 ; HMO 8171 ; HMO 8175 ; HMO 8894).

En résumé, Vogt pense qu’à partir de 1845, la production officielle de la Manufacture se limitait à de la faïence blanche non décorée et des céramiques de cuisson brunes. Le catalogue de l’exposition des arts décoratifs de Soleure de 1847 semble prouver qu’il a raison, car la Manufacture y est représentée avec 40 pièces de vaisselle blanche et 56 pièces de céramiques de cuisson brunes (cat. de l’exposition de Soleure 1847). Vogt cite le récit autobiographique du marchand de céramiques pour la maison, Peter Binz, dont la mère, dans les années 1850, se faisait livrer chez elle de la vaisselle, « … qui était produite à la Fabrique d’Aedermannsdorf mais aussi la meilleure, la faïence de Horgen, dans le canton de Zurich, … qui m’a été livrée avec une charrette … » (Binz 1995, 15). En mentionnant Horgen, elle désigne certainement de la faïence de Kilchberg et des environs. Vogt pense que les ouvriers de la Manufacture ont profité dès 1845 de cette nouvelle situation en essayant de faire des imitations des céramiques produites à l’apogée de Matzendorf, créant ainsi des produits amateurs qu’on a nommé « famille bleue ».

La position d’aujourd’hui, Roland Blaettler

Comme l’ont montré Felchlin et Vogt, la manufacture de Matzendorf a produit de la faïence dès le début, alors que la production de faïence fine n’a été possible qu’après l’arrivée de Franz Contre après 1800 (faïence fine marquée Matzendorf, examinée scientifiquement : Maggetti 2017).

Rudolf Schnyder suppose que la production de faïence fine a été abandonnée au plus tard après le départ d’Urs Meister en 1827. Les nouveaux bailleurs et futurs copropriétaires de la Manufacture ont alors réorganisé l’entreprise pour que la production soit plus rationnelle.

En ce qui concerne le « décor bernois », nous constatons que les exemples de Matzendorf cités par Felchlin et von Vogt sont clairement différents des décors que nous, avec Rudolf Schnyder, attribuons aux manufactures de Zurich. Les formes de Matzendorf présentent également des différences significatives avec celles de Zurich. Les plats à barbe représentés ci-dessus ont une forme caractéristique pour Matzendorf avec des bords irréguliers, ce qui est une caractéristique constante de la production jusqu’à la phase ultérieure de la « famille bleue » (par exemple HMO 8887). Il en va de même pour les écritoires. On remarque que celui réalisé pour Jakob Büchler (HMO 8223) comporte un décor peint de la même main que celui sur les plats à barbe fabriqués pour « Bieli » (MBS 1912.99), « Schärmeli » (HMO 8896) et « Studer » (HMO 8682).

L’écritoire a une forme qui apparaît dans la production de Matzendorf autour des années 1800 pour se terminer à la fin des années 1860 avec des décors de la « famille bleue ». Cette forme se distingue nettement de ceux de Zurich, dont la bordure de la paroi frontale du compartiment de rangement présente une légère pointe ou est rectiligne. Les exemples de Matzendorf ont trois pieds carrés, tandis que les écritoires de Zurich ont généralement quatre pieds ronds.

Et la forme des soupières avec leurs anses en palmette (par exemple MBS 1913.73), qui ont été produites à Matzendorf de 1830 à 1860, n’ont pas d’équivalent à Kilchberg-Schooren ou Rüschlikon.

Les faïences de Matzendorf mentionnées ci-dessus, décorées de la même main, forment un groupe à part, avec ces motifs floraux, qui peuvent apparaître plus tôt dans la production, mais également plus tard, alors qu’on les cherche en vain dans le décor des pièces zurichoises. L’un de ces motifs est la double rose, que l’on trouve à Matzendorf depuis 1835 (par exemple MBS 1912.228) et qui, après 1845, est devenue un motif récurant de la « famille bleue » (MBS 1912.249 ; MBS 1912.127). Une seule fois, dans le décor du plat à barbe de Jakob Studer, peut-être conçu par le meilleur peintre de Matzendorf, on trouve un rouge presque rose, probablement réalisé avec de l’oxyde de fer (HMO 8682). Cette expérience reste un cas isolé pour Matzendorf, alors que le rouge de fer faisait généralement partie de la palette zurichoise.

Vogt inclut également dans le groupe des « décors bernois » de Matzendorf les objets datant de 1842 à 1844 produits pour Jakob Fluri et sa femme Barbara, qui sont décorés d’une autre main. La peinture ici est moins soignée, mais du même style. Certaines de ces pièces font déjà référence à la « famille bleue » avec leurs lignes bleues sur les bords (par exemple HMO 8156 ; HMO 8139 ; HMO 8891).

Le pot à lait pour Barbara Fluri de 1844 (HMO 8894) avec son rare décor de paysage est l’une des meilleures pièces de Matzendorf. Cependant, sa forme avec son anse typique de Matzendorf, aplatie sur sa face interne, est quelque peu maladroite. Les fabrications zurichoises de ce type ont généralement des anses plates joliment moulurées. On voit mal pourquoi la Manufacture aurait appliqué un décor de cette qualité sur une forme de deuxième choix.

Les années 1840 représente une bonne période dans l’histoire de Matzendorf en ce qui concerne la qualité de la faïence produite par la Manufacture. Auparavant, la peinture semblait moins soignée et souvent inspirée de motifs se trouvant déjà sur les produits zurichois (MBS 1912.227 ; KMM 199 ; KMM 100 ; SFM 118) ; plus tard, la qualité s’est à nouveau détériorée pour finalement aboutir au style de la « famille bleue ». À notre avis, la transition vers la « famille bleue » s’explique naturellement et organiquement par la production qui l’a précédée. Séparer la « famille bleue » de la production « officielle » de l’usine nous semble indéfendable. Il s’agissait en fait d’un procédé un peu simplet que Schwab et Felchlin ont mis en place pour expliquer l’écart qualitatif entre les céramiques indubitablement produites à Matzendorf et les belles faïences au « décor bernois » de la région zurichoise, qu’ils voulaient faire attribuer à Matzendorf.

Selon les informations recueillies par Felchlin auprès des membres de la famille Stampfli, il aurait été impliqué d’une manière ou d’une autre dans la production de la « famille bleue » en tant qu’employé de la manufacture. Mais était-il vraiment peintre ? Les formes céramiques signées par lui qu’il a produites à Crémines laissent plutôt penser qu’il était mouleur/tourneur. A-t-il vraiment, comme Vogt le suppose, créé sa propre unité de production dans la Manufacture après qu’elle a cessé la production de céramiques décorées ? Cela signifierait que l’entreprise a abandonné à un employé une part considérable de sa production locale. Si tel a vraiment été le cas, Stampfli aurait dû employer plusieurs peintres pour décorer les produits bruts fournis par l’usine, recouverts d’un simple émail à faïence blanc, qui nécessitaient alors, puisqu’il s’agissait d’une peinture de grand feu, qu’une deuxième et non une troisième cuisson (Vogt et al. 2000, 53). Par ailleurs, si Stampfli avait produit les faïences brutes lui-même, cela aurait nécessité une infrastructure séparée au sein de la Manufacture, ce qui n’aurait guère valu la peine pour la seule « famille bleue ». Vogt pense qu’une partie de la production de Stampfli était un « travail amateur ». Il est certain qu’un déclin constant peut être observé durant cette phase tardive des faïences décorées. Cependant, on ne peut pas négliger le fait que le décor de cette production suit une ligne claire, cohérente et strictement respectée, ce qui témoigne d’un travail bien maîtrisé qui garantit l’unité stylistique. En général, la production de faïences nécessite une technologie relativement complexe et une organisation qui exige nécessairement une division du travail. Cela ne peut pas être le fait d’un petit atelier improvisé de deux ou trois personnes. C’est pourquoi toutes ces théories de « production amateure » ou « d’activité occasionnelle » nous semblent impensables pour Matzendorf.

Vogt pense donc qu’après 1845, la manufacture ne produisait que de la vaisselle en faïence non peinte et n’employait plus de peintres professionnels. Stampfli aurait profité de cette situation pour créer sa propre entreprise. Alors comment expliquer le fait que le recensement de 1850 mentionne Josef Meister (1815-1866) comme « peintre sur faïence » et celui de 1860 Franz Nussbaumer (1831-1883) comme « peintre à la Fabrique » (Vogt et al. 2000, 57-58) ? Pourquoi ces personnes seraient mentionnées sur les documents officiels avec une occupation occasionnelle et non avec l’indication de leur véritable profession ?

Il est cependant certains que de nombreuses faïences blanches sont des produits de la Manufacture de Matzendorf (AF 2-041-00 ; HMO 8900 ; AF 22-045-00 ; AF 22-046-00 ; AF 22-047-00 ; MBS 1920.106a ; SFM 14 ; SFM 13).

Même si l’on accepte l’idée que Stampfli aurait eu la possibilité de gérer son propre atelier de peinture dans la Manufacture, ce qui, si l’on suit la théorie de Vogt, n’aurait pas été une concurrence pour elle, il est peu probable que la Manufacture lui aurait permis de produire également des faïences, qui constituaient alors une source de revenus importante pour l’entreprise. Les formes des pièces blanches, des théières et des plats à barbe sont totalement identiques à celles de la « famille bleue », mais très différentes des faïences blanches d’origine zurichoise (KMM 26 ; SFM 99 ; KMM 29). L’article sur les faïences de Matzendorf présentées à l’exposition de Soleure en 1847 s’inscrit dans cette optique. Il est paru dans le « Solothurner Volksblatt – Journal populaire soleurois du 22 mai 1847 ». On y lit : « Le matériau est très bon, mais les formes pourraient encore être un peu plus élancées. Une meilleure allure serait ici certainement très bénéfique pour les ventes » (Vogt et al. 2000, 52). Si les faïences blanches que nous attribuons à Zurich étaient vraiment des produits de Matzendorf, on ne voit pas pourquoi la Manufacture n’aurait pas continué à produire ces formes après 1845.

En ce qui concerne les « céramiques blanches », il convient de rappeler qu’elles ont joué un rôle important dans la production de nombreuses manufactures mais sont souvent laissées pour compte, car cette vaisselle, plus modeste, a été beaucoup moins bien conservée que la vaisselle décorée (voir par exemple la proportion des différents types de céramiques relevés lors des fouilles de la décharge municipale située à la Brunngasshalde à Berne, créée entre 1787 et 1832 : Heege 2010, 66-67). Nous sommes convaincus que cela s’applique également à Matzendorf, non seulement pour la période postérieure à 1845, mais pour toute son histoire. Maria Felchlin s’en doutait déjà lorsqu’elle écrivait, à propos de la période du « décor bernois » : « Elle [la vaisselle blanche] constitue une part de la production, qui n’est peut-être pas la part principale, qui, elle, est constituée majoritairement des typiques céramiques pour l’exportation » (Felchlin 1942, 58). Mais il reste à examiner ici si la catégorie des « céramiques blanches » n’inclue pas également la faïence peinte, qui pouvait faire l’objet de commandes directes à la Manufacture.

Lorsque Schwab et Felchlin ont mis tant d’énergie pour attribuer à Matzendorf les produits zurichois au « décor bernois », ils ont été impressionnés par le montant du chiffre d’affaires annuel de la Manufacture, communiqué par Urs Meister en 1826. À leurs yeux, une grande production de céramiques décorées devait bien générer une telle somme. Cependant, si on la met en perspective ne fusse qu’avec une partie de la production zurichoise et ses multiples et divers décors peints par de nombreuses mains différentes, alors le chiffre des vingt employés de la Manufacture soleuroise, tel que mentionné pour les années 1825 à 1835, n’est certainement pas suffisant pour générer cette somme (Vogt et al. 2000, 35-36). Nous pensons donc que la majorité des produits et des exportations de Matzendorf entre 1826 et 1845 était constituée de faïence blanche non décorée et de céramiques de cuisson brunes. La faïence décorée est toujours restée un petit segment, mais elle n’a jamais été abandonnée. Depuis les années 1840, on peut supposer que les marchandises peintes étaient presque exclusivement fabriquées sur commande, ce qui est confirmé par les nombreuses dédicaces. La « famille bleue » ne représente toutefois que la dernière phase de cette évolution.

Pour en revenir aux analyses archéométriques de Maggetti et Galetti, il faut retenir qu’elles ont été basées sur 70 échantillons d’objets ou de fragments d’objets en faïence ou en faïence fine, y compris 22 pièces que nous considérons de toute évidence comme des produits de Kilchberg. Pour 19 de ces 22 échantillons, l’analyse physico-chimique a révélé une image typique de la faïence de Kilchberg, mais trois autres ont été explicitement attribués aux produits soleurois, ce qui a naturellement suscité des questions (MBS 1937.3 ; KMM 83 ; SFM 92).

Dans CERAMICA CH, les objets analysés sont répertoriés sous la rubrique « Biblio. » avec le numéro de l’échantillon, par exemple « Mz 43 – Echantillon 43 ».

Sur ce point, il convient de rappeler la lettre du 10 novembre 1851 du faïencier Johannes Scheller de Kilchberg au conseil municipal de Balsthal, un document retrouvé par René Simmermacher, antiquaire à Bâle, et publié par Peter Ducret dans la revue des Amis suisses de la céramique, n° 120, 2007 (Ducret 2007, 10). Dans sa lettre, Scheller demande au Conseil la permission de « conserver pendant l’hiver quelques charretées de terre dans une bergerie qui n’est plus utilisée par la commune » Cela signifie évidemment que le fabricant zurichois s’est temporairement approvisionné en matière première dans les mêmes carrières d’argile de la vallée de la Dünnern, normalement utilisées par la Manufacture de Matzendorf. La lettre est datée d’un peu plus tard que la période du « décor bernois », mais rien ne permet de penser que Kilchberg ait utilisé plus tôt, à l’occasion, de l’argile de la vallée de la Dünnern.

Cet exemple démontre les limites de la méthode scientifique pour l’attribution de céramiques à un lieu de production. Nous savons, par exemple, que, dans l’Est de la France, des faïences blanches non peintes étaient assez souvent livrées par une fabrique à une entreprise concurrente qui n’aurait pas pu autrement, par exemple, honorer une importante commande. Le fait qu’il existait un commerce correspondant pour l’argile, la matière première de la céramique, est déjà démontré par l’exemple de l’importation à Matzendorf de l’argile blanche nécessaire à la fabrication de la faïence fine depuis Heimbach-en-Brisgau, aujourd’hui un quartier de la ville allemande de Teningen, à une vingtaine de km au nord de Fribourg-en-Brisgau (Felchlin 1971, 16-18). L’utilité de la méthode scientifique est cependant incontestée et son développement doit être soutenu sans faille, mais pour une interprétation fiable de ses résultats, une connaissance approfondie du contexte historique est également nécessaire.

Les faïences fines de Matzendorf

Vers la fin du 18ème siècle, les faïences fines anglaises ont commencé à conquérir le marché continental. Ce produit était non seulement avantageux en termes de prix, mais correspondait également au goût moderne de l’époque et est devenu le symbole de l’industrialisation de la céramique. Il n’est donc pas surprenant que l’un des premiers projets de l’entrepreneur Ludwig von Roll ait été la fondation d’une fabrique de faïence fine à Matzendorf. La production de faïence fine à Matzendorf s’est bien sûr heurtée à de nombreuses difficultés. Le premier professionnel nommé pour créer l’entreprise, Johann Jakob Frei, s’est avéré incapable de produire de la vaisselle de la qualité souhaitée. Ce n’est qu’avec l’arrivée de Franz Contre de Sarreguemines que le rêve de Roll est devenu réalité. Contre est mentionné à Matzendorf depuis août 1800. Il est venu accompagné d’ouvriers qualifiés des centres de la faïence fine française comme Niderviller, Lunéville et Montereau. Contre a probablement quitté Matzendorf dès 1804. Mais la production de faïence fine était désormais en marche. De 1800 à 1804, la Manufacture employait onze travailleurs étrangers, mais, en 1808, la main-d’œuvre inscrite dans les registres de la Manufacture était uniquement locale. Le dernier produit daté en faïence fine remonte à 1821. Lorsque Urs Meister, directeur et locataire de la Manufacture, a organisé une loterie en 1826 pour améliorer la situation financière de l’entreprise, il y avait encore de la faïence fine dans la gamme de ses produits, mais dès 1824 déjà, l’inspecteur des douanes Zellweger a constaté que celle-ci n’était pas à la hauteur de la concurrence de Nyon. Dans le compte-rendu du gouvernement de Soleure de 1836/37, il est alors seulement dit : « faute de terre appropriée, on ne produisait plus de jolies faïences et de céramiques de table en terre de pipe … ». Pour la production de faïence fine, la matière première devait être importée, contrairement à la production de faïence, ce qui constituait bien sûr d’importants coûts supplémentaires dans les comptes d’une entreprise déjà en difficulté financière. La production de faïence fine a donc probablement été abandonnée après la faillite de von Roll suivie du nouveau départ du comité de copropriétaires en 1829. D’un point de vue scientifique, la faïence fine de Matzendorf a été analysée pour la première fois par Marino Maggetti en 2017 (Maggetti 2017).

Céramiques de Matzendorf non décorées
Comme la plupart des fabriques, la Manufacture de Matzendorf produisait également de la vaisselle non décorée, qui était par conséquent bon marché. Ces simples céramiques utilitaires ont rarement été préservées. Mais il en existe encore quelques exemples dans les musées soleurois. Parmi ceux-ci, on trouve aussi des faïences à glaçure vert-bleu, qui étaient destinées à la cuisine plutôt qu’à la table (HMO 8095 ; AF n° 106).

Si nous estimons que ces produits pouvaient également être fabriqués à Matzendorf, c’est aussi parce que dans « Das Arkanum der Matzendorfer Keramiken – L’arcane des céramiques de Matzendorf »  – un livre de recettes qui était probablement encore en usage à la Manufacture vers 1848 – un « beau vert céladon » est mentionné sous le chapitre « Peinture » (Felchlin 1971, 37). A cette catégorie appartiennent également deux autres pièces avec une glaçure similaire pour lesquelles nous n’avons pas d’image : une grande cruche conservée au musée Blumenstein (MBS 1890.1) et une cruche à double anses du musée du château d’Alt-Falkenstein, qui, comme HMO 8095 ci-dessus, n’a de glaçure qu’à l’intérieur.

La gourde AF n° 109, qui pourrait appartenir à la « céramique brune à glaçure de manganèse » de Matzendorf, est présentée ici car, en ce qui concerne la forme, elle est proche de l’AF n° 106.

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