Winterthour, canton de Zurich, Fabrique de céramiques Pfau & Hanhart (1878-1887)

 

Andreas Heege, 2021

Les informations dont nous disposons sur l’entreprise de céramiques de Winterthour de l’ingénieur (des chemins de fer) Heinrich Hanhart (15. 10.1844 – 29.6.1889), qui a été en activité de 1878 à environ 1887, ne sont pas très complètes (Messerli-Bolliger 1991, 18 ; Messerli 1995, 7-9). Avec son cousin, l’architecte et plus tard professeur au fameux Technicum de Winterthour, Jakob Pfau (1.11.1846-23.8.1923), Heinrich Hanhart fonde en 1878 une Fabrique de céramiques dans la Geiselweidstrasse (Rue du pré aux prisonniers, aujourd’hui la Bäckerstrasse – Rue des Boulangers 1, dans le quartier de Mattenbach – « Ruisseau des champs » à Winterthour), qui a été agrandie pour la première fois en 1879 (Frascoli 2004, p. 7). Les deux cousins de Winterthour étaient des fils de bonnes familles, avec un intérêt pour l’art. Matthäus Pfau, le père de Jakob, était président de la Société pour l’Art de Winterthour, un organisme de soutien essentiel au Musée d’Art de Witherthour.

Apparemment, en 1879/1880, il était difficile de trouver du personnel qualifié pour le travail de la céramique dans la région de Winterthour-Zurich. Pfau & Hahnhart a donc fait paraître trois annonces dans le « Täglicher Anzeiger Thun  » et le  « Geschäftsblatt für den oberen Teil des Kantons Bern – journal économique couvrant la « partie haute » du canton de Berne », c’est-à-dire, en fait, que la firme cherchait un tourneur dans la région de Heimberg-Steffisbourg.

En 1882 ou 1883, les deux associés se séparent et Hanhart poursuit l’affaire à son propre compte.  Pendant ce temps, Jakob Pfau dirige probablement un atelier de faïence à Winterthour pour une courte période et fourni des esquisses pour des projets de poêles en faïence. En 1883, les produits de ces deux sociétés ont été présentés, séparément, à l’Exposition nationale suisse de Zurich (Catalogue de l’Exposition nationale 1883, 109 n° 1399 ; Messerli Bolliger 1991, 17 et 18).

Le 4 septembre 1886, T. Hanhart a essayé de vendre sa poterie en insérant une annonce publicitaire dans le bulletin de la Société suisse du Grütli  « Der Grütlianer », qui parut de 1851 à 1925. On y lit :

A vendre
Un atelier de poterie spécialisé dans la fabrication de la vaisselle ménagère, sans équivalent sur le marché, avec appartement, à vendre ou à louer à Winterthour. Cet atelier peut également être utilisé pour la vente de de la vaisselle ménagère dite de Schaffhouse (c’est-à-dire de la Fabrique de céramiques Ziegler) et de la vaisselle en faïence fine. De l’argile réfractaire prête à l’emploi pour la production de céramiques pour la cuisson, dites de Porrentruy (c’est-à-dire de la région de Bonfol), y est également disponible.
T. Hanhart, ingénieur

En 1889, Jakob Pfau agit finalement en tant que liquidateur de la Fabrique de céramiques et essaye, avec des résultats qui ne nous sont pas connus, de vendre ses « moules » à la poterie Keiser à Zoug (Schnyder/Felber/Keller et al. 1997, p. 38, note 57).

Nous ignorons largement quel(le)s céramistes et peintres sur céramiques les deux propriétaires de l’entreprise, qui n’ont pas de qualification particulière dans ce domaine, emploient pour la réalisation de leurs produits. Cependant, nous pouvons prouver que l’entreprise dirigée par Hanhart avait un programme de formation pour ses employés. Elisabeth Meier (1866-1938), par exemple, y a terminé son apprentissage de peintre sur céramiques, commencé en 1879 après l’école secondaire et y a appris « la peinture sur terres cuites à la manière de Heimberg ». En outre, selon son Certificat, signé par Heinrich Hanhart, elle est « compétente, utile et habile à dessiner d’après des modèles ». A l’âge de 19 ans, en 1885, elle s’installe dans la poterie Keiser à Zoug, et épouse 9 ans plus tard, en 1894, le propriétaire, Josef Anton Keiser. Veuve de 1923 à 1938, elle dirige alors seule l’entreprise. Elle fut une peintre sur céramiques de grand talent (Schnyder/Felber/Keller et al. 1997, en particulier 38).

Les produits de la fabrique de céramiques de Heinrich Hanhart « Fabricant de faïences décorées et de majoliques » ont été minutieusement décrites par l’architecte Alexander Koch en 1884 dans son rapport de l’exposition nationale de 1883 (voir aussi Messerli Bolliger 1991, 18-20) ::

« Parmi les objets avec décors uniquement peints, les céramiques exposées par la fabrique Hanhart à Winterthour occupent de loin la première place. Celles-ci se répartissent principalement en trois groupes :

  1. Céramiques peintes sur engobe de fond blanc, visible par endroit ;
  2. Idem, mais totalement recouvertes de peinture ;
  3. Céramiques avec des glaçures colorées « à la manière de Heimberg », dont la surface est totalement recouverte.

Les deux premiers groupes sont ornés de dessins dans le style de la Renaissance italienne, tandis que dans le dernier groupe, ces dessins sont plus proches de la Renaissance allemande.

Le chapitre précédent a déjà signalé les céramiques de ce troisième groupe, dans le sens qu’elles peuvent servir de modèle non seulement en termes d’impression générale, mais également pour les détails, à tous ceux qui souhaitent réaliser véritablement des productions artistiques dans la technique de Heimberg. Cette technique est utilisée ici avec une grande maîtrise et conjugue cette qualité avec un dessin tout à fait correct.

Les céramiques des deux autres groupes méritent également d’être admirées étant donné que les réalisations de cette usine peuvent soutenir sans rougir la concurrence étrangère. On peut regretter cependant une seule chose : le style, dans sa totalité, sans être une copie servile, est pourtant peu original et, dans tous les cas, nullement national. Ces objets sont tous excellemment composés et exécutés, le matériau est également impeccable à tous égards, mais ils auraient pu être fabriqués à peu près n’importe où et ils n’ont rien de spécifiquement suisse. Il faut le regretter, car cela rend plus difficile le succès de ces céramiques, qui, malgré leur excellence, se placent tout à fait inutilement sur un terrain où la concurrence est rude. À cet égard, les céramiques du troisième groupe restent plutôt originales, ce qui explique pourquoi elles ont reçu le prix spécial du jury.

Afin d’éviter tout malentendu, il faut par ailleurs souligner expressément que « spécifiquement suisse » ne signifie pas d’être en présence de représentations de laitiers et de vaches, etc. Il n’est pas dit une seule fois que si l’individualité de l’art s’exprime par le dessin, elle peut aussi résider dans le matériau et dans la technique. Si ces trois facteurs sont originaux, tant mieux. Pour la fabrique de Winterthour, qui est obligée d’acheter toute la matière première à l’étranger, l’originalité devra prioritairement se trouver dans le dessin.

Cette Fabrique ne peut échapper au reproche que ses modèles sont quasiment restés les mêmes pendant toute son existence et ne sont pas très variés, ce qui est vraiment regrettable car on ne peut nier l’étroite parenté qui existe entre eux. Il se peut que ce défaut réside dans une production très limitée, et il serait souhaitable qu’une fois les fondements d’une saine évolution établis, que l’entreprise s’agrandisse alors aussi vite que possible et ne manque pas non plus de se développer de manière appropriée dans le domaine artistique.

Avec cette Fabrique de Winterthour, on a une excellente occasion de suivre deux styles de peinture, absolument différents, réalisés de manière exemplaire. Les céramiques du troisième groupe sont presque exclusivement peintes avec des couleurs opaques, tandis que celles des deux autres groupes sont décorées avec des couleurs transparentes. Ces deux types de couleurs ont bien sûr leur propre légitimité, mais leur utilisation doit être soumise à des règles strictes. Alors que les couleurs transparentes se prêtent parfaitement au mélange et à la modification de leurs colorations initiales, permettant ainsi de reproduire les teintes souhaitées qui garderont leur luminosité et leur transparence, l’utilisation de couleurs opaques est définitivement limitée à des applications uniformes et monochromes. En dérogation à cette règle, on peut tout au plus envisager d’apposer sur les couleurs opaques, une très discrète glaçure, transparente ou légèrement opacifiée. Les couleurs opaques et les couleurs transparentes peuvent également être utilisées côte à côte, comme le prouve les céramiques de Heimberg, pour lesquels le bleu, en particulier, des plus beaux objets est toujours transparent. En revanche, si les couleurs opaques sont mélangées entre elles ou avec une couleur transparente, par exemple pour obtenir des dégradés, ou si elles sont appliquées par aplats successifs et non uniformément pour faire apparaître un dessin, il se produit un effet qui ne convient pas du tout aux céramiques. Le résultat ressemble à une mauvaise peinture à l’huile. D’une part, ce procédé détruit la transparence et la douceur que nous admirons comme une caractéristique des couleurs céramiques transparentes, et d’autre part, la profondeur et la richesse de la peinture à l’huile sont loin d’être atteintes. »

En Suisse, seules quelques céramiques fabriquées par Pfau & Hanhart ou Hanhart sont conservées dans les musées.  La plus grande collection, qui a fait l’objet d’une publication, est détenue par le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel (Blaettler/Ducret/Schnyder 2013, 496-499 : MAHN AA-1776, AA-1777, AA-1778, AA-2246 à AA-2253, AA-3290, AA-3291). Deux objets sont également répertoriés dans le catalogue des collections du Musée national suisse (SNM LM-75481 ; LM-95464). Le Musée des arts décoratifs de Winterthour possède cinq objets (Messerli 1993, 161 ; Messerli 1995, 76-78, Inv. 555, 556, 572, 575 et 1559).

En ce qui concerne la phase initiale de la manufacture, il n’y a jusqu’à présent, à notre connaissance, qu’une seule assiette marquée, qui a été mise aux enchères en 2012 par la maison de vente aux enchères de Zofingen (48ème vente aux enchères, lot 1685). Elle porte la marque estampée « PFAU & HANHART THONWAARENFABRIK WINTERTHUR ».

 

 

La plupart des pièces du Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel datent vraisemblablement de la période allant de 1882/83 à 1887, car leurs marques sont estampées « H H WINTERTHUR » ou gravées « H. Hanhart Winterthur ».

Les fouilles archéologiques sur l’ancien site de l’usine, aujourd’hui en grande partie détruit pour faire place à des constructions modernes, ont mis à jour quelques pièces, pour certaine avec une marque, extraites d’une fosse à déchets. Elles nous donnent un petit aperçu de la production, avec des terres cuites, des faïences fines et des carreaux de poêles. (Frascoli 2004, pp. 34-38).  Parmi les terres cuites, on trouve le décor à rayures horizontales typiques de la seconde moitié du 19ème siècle ainsi que des céramiques à engobe de fond rouge apposé sur les deux faces agrémentées d’un décor au barolet « à la manière de Heimberg », et des cruches avec des décors mouchetés, tachetés et guillochés. En outre, on a trouvé des céramiques comportant une glaçure au manganèse sur les deux faces.

Traduction Pierre-Yves Tribolet

Bibliographie :

Blaettler/Ducret/Schnyder 2013
Roland Blaettler/Peter Ducret/Rudolf Schnyder, CERAMICA CH I: Neuchâtel (Inventaire national de la céramique dans les collections publiques suisses, 1500-1950), Sulgen 2013.

Frascoli 2004
Lotti Frascoli, Keramikentwicklung im Gebiet der Stadt Winterthur vom 14. -20. Jahrhundert: Ein erster Überblick, in: Berichte der Kantonsarchäologie Zürich 18, 2004, 127-218.

Koch 1884
Alexander Koch, Schweizerische Landesausstellung, Zürich 1883 : Bericht über Gruppe 17: Keramik, Zürich 1884.

Messerli Bolliger 1991
Barbara E. Messerli Bolliger, Der dekorative Entwurf in der Schweizer Keramik im 19. Jahrhundert, zwei Beispiele: Das Töpfereigebiet Heimberg-Steffisburg-Thun und die Tonwarenfabrik Ziegler in Schaffhausen, in: Keramik-Freunde der Schweiz, Mitteilungsblatt 106, 1991, 5-100.

Messerli Bolliger 1993
Barbara E. Messerli Bolliger, Keramik in der Schweiz. Von den Anfängen bis heute, Zürich 1993.

Messerli 1995
Barbara E. Messerli, Durch Feuer geprüft. Sammlungskatalog Keramik des Gewerbemuseums Winterthur: Gefässkeramik, Keramikplastik und Fliesen, Winterthur 1995.

Schnyder/Felber/Keller u.a. 1997
Rudolf Schnyder/Friederike Felber/Rolf Keller u.a., Die Entdeckung der Stile. Die Hafnerei Keiser in Zug 1856-1938. Ausstellung vom 10. November 1996 bis 1. Juni 1997, Museum in der Burg Zug, in: Keramik-Freunde der Schweiz Mitteilungsblatt 109/110, 1997, 7-57.